“Tu veux qu’on aille où pour ton anniversaire ? — N’importe où, sur la plage”. Humains déformés, colère, angoisse et claustrophobie nous y attendaient. Joyeux anniversaire… "

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Vietnam, Mars 2019

Cela fait déjà plus de deux mois que nous arpentons l’Asie, Antonin et moi, sur nos vaillants scooters. Aujourd’hui, c’est l'anniversaire d’Antonin, il me confie vouloir trouver une plage pour célébrer sa 30e année. Nous sommes dans la ville de Hue, située au centre du Vietnam, un bref coup d’oeil sur la carte me permet d'évaluer qu’il est l’heure de sangler nos sacs à dos et prendre la route. 3 heures de scooter nous conduiraient sur la prochaine jolie plage du pays et si l’on est chanceux, nous pourrions même nous rendre sur la toute petite île qui lui fait face.

16 h 00, nous sommes proches de notre destination, nous roulons lentement sur des routes de campagnes presque désertes. Je ne m’attendais pas à me sentir à ce point au bout du monde, il me semble presque avoir quitté la civilisation. Sur l'écran de mon GPS, la destination finale se rapproche à toute allure, pourtant, nous sommes toujours au milieu de nulle part. Le décor est composé de champs, à perte de vue et de quelques rares et modestes habitations, le tout baigné dans une lumière intense de fin de journée. Des nuages gras et épais créent une couleur et une ambiance irréelle. Nous ralentissons davantage, je crois que nous avons dépassé notre destination. Antonin en profite pour me doubler et se stationne quelques mètres au devant. Je sens l’odeur de la mer, c’est inquiétant, ce n’est pas une erreur du GPS, nous sommes réellement arrivés, j’ai choisi par erreur un véritable trou pour venir célébrer un anniversaire. Je me stationne au flanc d’Antonin, celui-ci me lance immédiatement : “Tu as vu ça ?

— Non, quoi ?

— Les gens sur le bord de la route, leur visage est difforme, ils foutent les boules.

J’ouvre de grands yeux surpris, trop absorbée par l'itinéraire, je n’ai pas prêté attention aux visages des quelques fermiers que nous avons croisé.

— Ils nous ont regardé de travers, sérieux, c’est quoi cet endroit ? Reprend Antonin alarmé.

L’ambiance change subitement, la tension monte.

— Sérieusement, t’as pas vu depuis au moins 10 minutes ? On croise des mecs défigurés, la bouche ouverte, ils bavent et ils nous font signe de dégager !

Je reste figée d’horreur pendant quelques secondes, avant d’inspecter frénétiquement tout autour de nous.

— Comment ça la bouche ouverte ?

— Je sais pas, on dirait qu’ils peuvent pas la fermer, ils sont tout déformés.

Je froisse mon visage dans une moue de désarroi.

— Oh non, en plus il faut qu’on fasse demi tour, je me suis trompée, c’est derrière nous.

Antonin se penche sur l'écran de mon portable, inspecte la carte puis déclare :

“C’est bon je passe devant, suis-moi”

Je roule à quelques centimètres seulement de son garde-boue, angoissée à l'idée de croiser un de ces fermiers à la fois monstrueux et vindicatif. Ce n’est pas la première fois que mon train de vie, couplé à mon je m’en-foutisme, me fourre dans une situation angoissante, ce ne sera pas la dernière fois non plus. À nouveau, je fais face à l’instant, aussi brave que résignée. Mon attention toute entière est employée à la recherche des solutions disponibles. Paniquer ou se lamenter est toujours une perte de temps dont il ne faut surtout pas finir par manquer. Nous devons quitter ce rivage glauque et peu accueillant pour rejoindre la petite île que j’ai vu sur la carte. C’est le mieux à faire au vu de la tournure que prennent les choses et de l’heure tardive qui va bientôt plonger les routes dangereuses du Vietnam dans l’obscurité.

Bientôt, un chemin nous permet de dévier de la route principale, pour rejoindre, en contrebas, une grande allée déserte en bord de plage. L’espace d’un instant je nous crois tirés d’affaire, je déchante rapidement. Le décor est morne et désolé, la vie semble avoir fuit des terrasses de cantines et des petites allées, emportée par un vent sinistre qui tire sur nos têtes un ciel gris et triste. Le temps est figé dans une époque inconnue et mélancolique. Un scooter sans âge est garé devant un petit restaurant fermé, nous ralentissons, je distingue du mouvement, 2 femmes sortent en nous saluant. D’une tonalité franche et brève, mon téléphone attire mon attention sur son écran : “Destination” Comment se pourrait-ce ? Il n’y pas de quai, pas de bateau et seulement 2 âmes qui vivent. Je hoche la tête en guise de salut pour celles qui me semblent être une mère et sa fille, puis je fais signe à Antonin de continuer à rouler jusqu’au bout de l’allée. Peut être qu’un de ces bâtiments que l’on distingue héberge un bureau; une sorte de capitainerie, quelques pêcheurs, à peu près n’importe qui de qualifié pour nous aider à gagner l'île salvatrice.

Rien. Rien d’autre au bout du chemin que des bâtiments vides, le flanc planté dans les récifs giflés par les vagues.

“Demi tour”

Nous voilà à nouveau postés devant cette paire de femmes souriantes.

“Est-ce que vous savez s’il y a un bateau qui part d'ici pour Con Co ?”

Pas de réponse, ces étranges femmes me fixent sans dire mot. La plus jeune d’entre elles glousse, la commissure de ses lèvres moqueuse dépassent derrière une main nonchalante portée à sa bouche. Elle se courbe légèrement en avant et laisse échapper un rire. Peut être est-ce de la gêne plutôt que du mépris. La voilà qui s’éclipse en crabe pour disparaître dans l’obscurité du hangar de tôle qui se voudrait être un restaurant. Je me tourne vers notre dernière interlocutrice et répète ma requête dans un anglais épuré et articulé. Cette femme d’un certain âge, soutient vaillamment mon regard, dans un sérieux presque douloureux elle plisse ses traits, penche sa tête sur le côté, me présente une de ses oreilles. Rien n’y fait. L’anglais n’est pas une option ici. J’ai une idée. Pendant un bref instant je la quitte du regard pour mettre la main sur mon téléphone.
“Bia ! “ (Bière) en profite-t-elle pour nous lancer. Elle pointe une de ses tables en plastique posée sur l’horizon gris terne à la merci d’un vent sifflant. Je m’exécute, enchantée à l’idée de prendre l’apéro. Une paire de Hanoi bia nous sont servis. Antonin tire une chaise sur sa gauche et invite notre hôte à s'asseoir. Je lui tend aussitôt mon téléphone, elle s’en saisit machinalement et lit à voix haute mon petit texte traduit de l’anglais au vietnamien. À en juger par sa moue perplexe, Google traduction n’a pas bien fait son travail. C’est trop compliqué, pourquoi vouloir faire des phrases ? Soyons plus intelligents que ça. Je lui montre l'île sur un plan de la région et ne traduit que “Bateau” Elle sourit, satisfaite de comprendre enfin ce que nous cherchons, puis compose un numéro sur son téléphone en nous faisant signe d’attendre.
“Elle appelle un passeur ou un pêcheur, c’est bon, on va y arriver” pense-je alors.
Notre sauveuse a fait quelques pas à l'écart l’appareil pressé contre son oreille, la voilà qui revient vers nous et nous montre 2 de ses doigts tout en nous pointant à tour de rôle. Nous comprenons qu’elle confirme que nous ne serons que 2 à traverser. Enfin, elle raccroche, vient s'asseoir près de nous et nous mime d’attendre. Quoi ? Qui ? Il nous serait bien fastidieux de tenter de le savoir. Elle secoue nos canettes pour s'assurer que celles-ci sont vides. Elle sourit, nous débarrasse et à nouveau nous exhibe deux de ses doigts pour confirmer la commande de deux bières supplémentaires.
Le temps s’écoule au ralenti, rien ne se passe pendant plusieurs minutes. Notre hôte est assise près de nous, silencieuse, sa fille nous observe depuis l’encadrure de la porte du hangar. Que somme nous entrain d’attendre ? Je prends une gorgée de bière. Soudain, un doute pèse sur ma poitrine. Je fixe Antonin qui me renvoie mon propre désarroi comme un miroir. Il y a quelque chose de lourd et désagréable autour de cette table. Je me décide à donner une nouvelle chance à google traduction. Un nouveau texte est présenté sous les yeux de de cette femme silencieuse.
Antonin se tient à son côté et fixe l'écran à mesure que celle-ci choisit méticuleusement ses lettres. Il faut quelques secondes avant que google ne parvienne à traduire quelque chose de cohérent, aussi, je vois le visage d’Antonin passer par toute les déformations de concentration et d’effort avant de se figer dans la stupéfaction. Il ne dit rien et me passe simplement l’appareil. Avant même de baisser les yeux sur l’écran, je sais que je ne vais pas être ravie par ce que je m’apprête à lire.

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Beware, mad famers!

“Beware, mad farmers.” (Attention, fermiers fous, en colère) Sont les seuls groupements de mots intelligibles et angoissants qui s’affichent dans la langue de SHAKESPEAR.
“Il y a un problème avec les gars louches du coin, on pourra pas traverser, on se tire, vite !”
Je tends un billet à cette femme dont le calme sourire m’oppresse à présent. Elle nous rend la monnaie, puis, nous voyant nous lever et saisir nos affaires, elle s’agite soudain et nous lance prestement : “ăn cơm” tout en mimant une paire de baguettes portées à sa bouche.
“Plus tard” répond-je poliment avant de prendre la fuite.

Nous revoici sur la route, nous roulons au pas en file indienne, Antonin ouvre la voie. Nous ne nous sommes concertés sur rien, nous n’avons pas échangé un mot, inutile de confirmer l’évidence, nous n’avons aucune idée de quoi faire ni d’où aller. Le ciel s'obscurcit, le jour s'essouffle.
Bientôt, un vélo apparaît au devant, à la sortie d’un virage tortueux. Le cycliste n’est pas seul, 2 autres sportifs pédalent sur sa trace, tous blancs ! Des touristes ! La visions de ces visages roses, meurtries par un soleil nouveau, me ravi la cornée. Un soupir de soulagement vide mes poumons du pressentiment pénible que nous ne devrions pas être ici.
Cela fait des mois que nous arpentons des chemins sur lesquels les locaux de différents pays nous accueillent comme des curiosités, plusieurs semaines que des verres sont levés pour trinquer au “premiers blancs” dans leurs établissements. Et si nous étions allés trop loin ? Bien que j’aime cette utopie, nul n’est citoyen du monde, il est des endroits sur la planète où les natifs ne sont, pour ainsi dire, pas prompts à célébrer l’arrivée d’étrangers…
“Ca va aller” pense-je stupidement, comme si l’addition de 3 inconscients supplémentaires dans les parages réduisait la probabilité de danger.

Un panneau défile à toute allure sur ma droite, j’ai à peine le temps de lire : “Nhà Nghỉ ” (Hotel) Je freine et me stationne sur le bas côté, j’attends qu’Antonin remarque mon arrêt dans son rétroviseur, puis nous faisons demi-tour.
Le parking de l'hôtel est vide, les couleurs ne sont plus, emportées par le soleil de quelques milliers de journées.
L’arrière-cour donne sur une mer argent qui se confond avec le ciel. Quelques vaches broutent une herbe épaisse qui semble prendre racine sur le sable, du linge de lit sèche sur des cordes et danse au vent, si bien qu’il pourrait s’envoler tout droit jusqu’aux hameaux voisins, vers lesquels les courants d’air mélancoliques de cette plage semblent avoir chassé la vie. Je frissonne.

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L’atmosphère est lourde

À mon grand étonnement, la silhouette ronde et bouffie de la maîtresse des lieux apparaît aussitôt. Je n’aurai pas été étonnée d’apprendre que l’établissement était fermé. Sans sourire ni geste amical, sans même desserrer les machoires, elle nous fait signe de lui emboîter le pas dans le couloir. Notre chambre est propre et spacieuse, la fenêtre donne sur la mer mais de gros barreaux en fer forgé obstruent la vue. Je pose mon sac au sol contre un mur et m’assoie prudemment sur le lit pour préserver mon coccyx du choc sec et vif qu’inflige la fermeté des matelas vietnamiens. Antonin est entré dans la salle de bain et déclare non sans surprise que celle-ci est tout à fait propre. À peine allais-je exhaler la tension de cette journée, réconfortée par l'intimité de notre chambre, que la porte de celle-ci s’ouvre en grand, dévoilant les contours rondouillets de notre hôte, les yeux rivés sur une télécommande qu’elle s'affaire à faire fonctionner. Puis, toujours sans nous regarder, ni vérifier que nous ne fussions pas nus, elle progresse jusqu’au centre de la pièce, vise le boîtier de la climatisation et l’actionne. Depuis tout ce temps, elle devait tout de même avoir noté ma présence grâce à sa vision périphérique car la voici qui me tend à présent la télécommande. Elle regagne le pas de la porte, puis avant de disparaître, tourne les talons pour nous faire face et avec un sourire qui nous dévoile ses dents pour la première fois, désigne la fenêtre. Je comprends qu’elle nous a choisi sa meilleure chambre avec vue sur la mer. Je lui renvoie son sourire et hoche la tête en guise de remerciement. Elle referme la porte derrière elle, je me lève pour verrouiller. Peut-être était-ce de l’application et de la concentration, plutôt que du mépris.

La plage de Cua Tung un 1er Mars me rappelle mes vacances en Bretagne lorsque je n’avais que 8 ans. Mes souvenirs sont flous, mais les sensations restent intactes. Le vent frais et salé, le ciel couvert, l’odeur chargée du vareck pourrissant sur le rivage, les crabes par dizaines qui s’enfuient à toute allure sous nos pas. La marée a découvert les flancs de la mer de chine et nous exhibe un échantillon de ses curiosités dans des petits bassins d’eau tiède creusés dans les récifs.

— Ca va aller cette plage ? t’es pas déçu ?

— Pas du tout, c’est génial ! Me répond Antonin.

Pour célébrer ses 30 ans, nous avons prévu une bouteille de vin rouge Vietnamien de la région de Dalat, d’ailleurs détentrice du monopole viticole dans le pays. Reste à savoir où s'asseoir pour le déguster dans cet embouteillage de crustacés et d’algues vertes.
Nos pas appliqués sur le sol glissant nous ont conduit jusqu’aux abords d’une ruine dont les contours humides nous sont temporairement offerts par la marée. C’est parfait, on va grimper sur les murets et faire attention de ne pas nous faire encercler par les eaux remontantes. C’est beau, ce paysage nous dévoile une désolation esthétique.

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Une désolation esthétique

Nous ne sommes pas assis sur une ruine, les contours sont bien trop nets et lisses, qu’est-ce que c'est ? Où nous sommes-nous installés? Ma curiosité m’abandonne, où est donc le tire-bouchon? Antonin reformule sa satisfaction de se trouver ici et maintenant. Fièrement, je retire de mon sac à dos les fromages hors de prix dénichés secrètement au rayon “Trucs de blancs “ d’un super-marché vietnamien et les expose, triomphante, à la vue de mon précieux trentenaire.

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Entre chien et loup sur une étrange ruine

La nuit tombe, en même temps que la bouteille.

“C’est quoi ça ? “ Dans la monotonie de l’obscurité, une source de lumière apparaît sur notre gauche, il est vraisemblable qu’elle provienne de la route.

— C'est une voiture. Propose Antonin.

— Mais pas comme ça, d’un seul coup et statique. Répond-je.
Le point lumineux disparaît.
— C’est un scooter et la il passe derrière un arbre, insiste Antonin.
Voilà la lumière qui réapparaît précisément au même endroit.
— C’est un mec qui pêche.
— Il n’y a pas un mec qui pêche sur la route ! C’est clairement la route là-bas ! Dis-je en pointant une masse sombre de laquelle, me paraît-il, émane la cime de quelques arbres.
— Ça vient par ici. Fait remarquer Antonin.

Mon estomac rétrécit. Ce n’est pas une progression franche et déterminée. Le rythme est saccadé comme si l’on se ravisait ou que l’on épiait. Pendant quelques secondes, il n’y a plus rien, puis à nouveau la lumière jaillit un peu plus proche chaque fois. On dirait que l’on fait des repérages avec la torche et que celle-ci n’est rallumée que pour évaluer à nouveau les prochains pas à faire dans l’obscurité. Pourquoi se déplacerait-ton ainsi? Il y a de nombreuses explications possible, parmis elles, je choisis la pire, un fermier fou et monstrueux se dirige furtivement sur nous, une torche dans une main et une fourche dans l’autre. Je n’explique rien de mon inquiétude à Antonin, mais préconise un repli stratégique. L’enceinte de la mystérieuse ruine dans laquelle nous nous trouvons est relativement sèche, dehors, la marée échappée à notre surveillance nous a finalement encerclé. Quelques pas désagréables dans une eau noire plus tard et nous voilà de nouveau sur la plage pour une fuite nocturne.

Au matin, nous nous pointons timidement dans la courette de l'auberge où sont supposés être servis les petits-déjeuners. Après 2 mois passés au Vietnam, nous ne sommes pas surpris de trouver 2 petites tables posées non loin d’une batterie de cuisine entreposée sur un sol gras. Une poule s’abreuve dans la grande bassine en plastique rempli d’eau qui sert à la vaisselle et un réchaud à gaz est installé sur un petit muret de pierre. La fraîcheur du vent matinal faufile sa moiteur salée entre les tables et les chaises, faisant danser le poils rare d’un vieux chat pelé allongé sur le sol de cette cuisine sans prétention. Quelques vaches beuglent énergiquement au loin complétant d’une note sonore ce tableau pittoresque.
Nous prenons place à une table. Après quelques minutes, notre hôte vient traîner une savate nerveuse dans notre direction. La mine renfrognée, elle soulève une casserole, s’empare d’un torchon et s’en retourne dandinante d’où elle venait. Elle disparaît de notre vu par une porte de l’auberge, nous entendons encore pendant quelques instants le lourd frottement de ses semelles sur le sol et puis, plus rien.
“On mangera sur la route un peu plus tard non ?” Propose sagement Antonin. J’allais acquiescer, bien que l’idée de rouler pendant des heures, au milieu de rien, le ventre vide, ne me réjouisse pas, mais la revoilà soudain qui vient droit sur nous l’oeil décidé. Elle nous propose des oeufs frits et un toast. Je n’ose rien dire et opine en signe d’approbation. Quelques minutes plus tard, une paire d’oeufs frits sont déposés dans chacune de nos assiettes, puis notre chef s’éloigne de quelques pas et s’affaire à la vaisselle. Je porte une fourchette à ma bouche et : “ merde… c’est ignoble … !”
— En effet, acquiesce Antonin, elle a tout à fait frit les oeufs dans une poêle qui a servi juste avant à frire du poisson pas frais.

— Si je me force je vais vomir.
En même temps, je ne me sens pas le courage de ne rien toucher et assumer le regard assassin de notre charmante petite grosse. Surement intriguée par le changement de ton de nos voix, elle nous reluque soudain par dessus son épaule. Je chasse aussitôt le dégoût de mon visage et reprends une bouchée infecte par réflexe hypocrite.

9h30, nous reprenons la route vers, je l’espère, des contrées plus accueillantes.
9h34, 4 minutes et 3 remontées brûlantes d’un atroce fumet poissonneux plus tard, nous rencontrant un panneau : “Vinh moc tunnels”

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Un vieux panneau mangé par la végétation

Mon simple pouvoir de déduction me fait penser qu’il s’agit de vestiges souterrains de la guerre. La culture générale d’Antonin nous permet d’en être certains, j’ai en prime la précision qu’il s’agit d’un site sur lequel aucun mort ne fut jamais à déplorer malgré les bombardements. Nous voilà en route pour les tunnels de Vinh Moc.
En chemin, je me demande dans quelle mesure cette nouvelle visite des tunnels viet cong se passerait mieux que la dernière, à Cu Chi, aux abords de Saigon, il y a de ça quelques semaines.

Le lieu était recouvert d’une épaisse couche de touristes bruyants, tout sourire, piétinants avec satisfaction un sol gorgé de douleur et de fantômes. Abstraction faite de la véritable attraction touristique bondée qu’est devenu le site, la visite était formidable, le guide passionnant, mais l’expérience des tunnels en eux-mêmes...
Les 15 membres de notre groupe de visite s’étaient agenouillés à la queue leu leu près de l’entrée des tunnels et sur le signal de notre guide, nous avions commencé à progresser à 4 pattes dans cette étroite tuyauterie souterraine. J’avais à peine rampé 3 mètres que derrière moi, Antonin déclara d’une voix que je ne lui connaissais pas : “Je peux pas, j’y vais pas, je sors, il faut que je sorte.” Je ne pouvais pas voir son visage mais j’imaginais ses traits tendus et son teint livide. Il se découvrait à l’instant claustrophobe. Un coup d’oeil derrière moi, je ne vis plus à la place de sa silhouette que la lumière du jour à l’entrée du tunnel. Au devant de moi, une voix avait questionné énergiquement : “C’est à gauche ou à droite ?
— Merde, il y a des virages, on peut se paummer.”
Angoissée à l’idée de perdre le groupe, j’ai rampé énergiquement pendant plusieurs secondes. Je ne voyais que la courbe étroite du tunnel et mes mains sur le sol qui se relayaient. Finalement, je finis pas tomber nez à nez avec la paire de fesses d’un des membres du groupe. Le tube de pierre de 60 cm de diamètre dans lequel nous évoluions à plus de 6 mètres sous terre était parfaitement bouché, quelques embouteillages au devant avaient dû stopper la progression.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? Avais-je adressé à la paire de fesses.
— Je ne sais pas, ça n’avance plus, m’avait-on répondu simplement.
Une sensation curieuse avait alors commencé à me faire souffrir. L’air, soudain, était devenu épais et mes poumons semblaient rétrécir. Ma vision s’était troublée et les parois des tunnels écrasaient mes épaules et mon estomac. Un bruit derrière moi me fit baisser la tête, entre mes jambes je vis une tête s’approcher et un gros corps obstruer le tunnel. J’étais prise en sandwich, je ne pouvais plus avancer ni reculer. Alors, j’ai sentis la folie infuser dans mes veines. J’ai lutté pour l'empêcher de me contrôler et utiliser mes cordes vocales pour crier, s’emparer de mes membres pour cogner les murs, ou bien ma tête pour foncer dans le tas de chair qui bouchait la sortie et me privait de mon air et de mes mouvements. Je me découvrais claustrophobe à mon tour. Je haletais nerveusement, fixant le sol à quelques centimètres de mon visage, tentant d’ignorer les parois serrées de mon piège.

Lorsque finalement, le fessier se remit en mouvement, mes gestes frénétiques et préssés faillirent par plusieurs fois précipiter mon nez dedans.
— Exit on your right, Avait prononcé le guide dont j’avais reconnu la voix. — À droite c’est une sortie, avait répété le lent fessier.
Quelques douloureuses secondes plus tard je me ruais sur la droite et gagnais la sortie des enfers. Debout à nouveau, mes jambes étaient de coton, mon coeur aurait pu rompre, mes oreilles bourdonnaient et mes paumes étaient moites.
Pourquoi au juste insistons-nous avec les tunnels du Vietnam ?

Sur la route, nous ne croisons personne. 10 minutes de scooter à peine nous conduisent aux portes du site. Une arche en pierre et un portail bloquent l’accès aux véhicules, une porte sur le côté précipite les visiteurs sur un guichet auquel d’ordinaire, des tickets doivent être vendus. Tout semble fermé. Notre hésitation bruyamment soulignée par nos deux moteurs fait s’avancer sur nous une toute petite fille d’à peine 8 ou 9 ans. Avec une assurance digne d’une dame, elle nous fait signe de la suivre pour nous garer, puis avec son petit corps et ses bras menus, elle attrape mon scooter de 100 kg et vient l’aligner à la perfection contre celui d’Antonin. Pendant que je retire ma veste et mon casque, je scrute les alentours. Je repère une dame, tout près de nous, camouflée derrière un bric à brac de bouteilles en plastique, de paquets de biscuits trop sucrés et de t-shirts aux couleurs passées. Elle me sourit, puis détourne le regard et s’adresse à la gamine en Vietnamien. Celle-ci hoche la tête et plante son regard dans le nôtre :
“Do you want to drink or eat something ?” Nous questionne t-elle dans un anglais parfait.
Incroyable, une petite interprète de 8 ans. Sans trop y croire, je m’adresse à elle dans un anglais fluide, sans effort particulier. Rien ne lui échappe, très concentrée elle exauce nos souhaits sans oublier de traduire nos paroles à sa “mère?”. En quelques instants, nous voilà désaltérés et acquittés d’une certaine somme pour la visite des tunnels, mais aucuns tickets ni tampons et encore moins de badges ne nous sont délivrés. Comme nous hésitons encore, sur le parking désert d’un site mort, la petite traductrice nous mime de passer sous la petite voûte de l’entrée piétonne. Personne au guichet, décidément, le site à l’air fermé, vient-on réellement de payer un ticket d’entrée ou était-ce encore une taxe improvisée par des vietnamiens malins? À vrai dire, depuis le temps, peu m’importe.

Quelques pas seulement derrière le portail d’entrée, nous tombons sur l’entrée des tunnels. Cela se présente comme l’entrée d’une petite mine, un trou rectangulaire est percé comme s’il eût pu y avoir une porte et de petites marches s’enfoncent jusqu’à perte de vue dans les ténèbres. Cet accès aux enfers est chapeauté d’une petite plaque qui porte un mot presque effacé suivit d’un numéro. Ce n’est qu’une entrée parmi d’autres, ce doit être un vrai gruyère la dessous. Je jette un coup d’oeil autour de nous, personne.
“Mais, on y va tous seuls la dessous ? On ne prévient personne, genre freestyle, on descend dans les tunnels viet cong quoi …? - Bah écoute, ouais hein… " me répond Antonin en scrutant autour de nous.

Cette ambiance de site désaffecté paralyse mon intrépidité. Où sont les touristes par grappes ? Les guides qui nous alignent proprement et nous tiennent presque la main ? Je sors une lampe frontale de mon sac à dos et descends les deux premières marches d’accès aux tunnels. Ma lumière rebondit sur l'étayage de la charpente noircie et dessine des contours durs et sinistres à cette bouche ouverte sur l’obscurité. Une légère courbe fait disparaître les marches vers le néant d’où refoule une tiède haleine de cave. Je dois baisser la tête pour tenir la dessous, les parois, qui me touchent presque les épaules, avalent le son de ma voix lorsque je préviens Antonin :

“Y’a pas une grosse ambiance là-dessous…”

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Un des 13 accès aux tunnels

Je tente de descendre une marche supplémentaire, il y a comme une force invisible générée par ma propre trouille qui m'empêche d’aller plus loin. Je me retourne vers Antonin resté à l’extérieur, circonspect.
“Bon, en fait j’ai changé d’avis, on va faire le tour du site avant de descendre …”

Nous évoluons dans un bois lumineux, la maigre végétation laisse passer le soleil et une brise chaude. On entend que les bambous qui dansent et nos pas sur le sol irrégulier, percé ici et là de profonds ravins circulaires. Je m’approche d’un de ces cratères que nous croisons sans cesse et découvre un petit panneau : B52. Je laisse glisser mes pas jusqu’au centre de cet énorme trou afin d’en appréhender la profondeur. Incroyable, il y a 50 ans, ce jeune bois chétif devait être une jungle fière semée de vieux arbres épais, jusqu’à ce que les bombes soulèvent de terribles gerbes de terre, là, sous mes pieds et que le poison force cette nature à renaître de ses cendres, comme un phénix.

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B-52

Je suis arrachée à mon lyrisme par un bruit de pas irrégulier sur les feuilles mortes. Je remonte vers Antonin.
Nos épaules se frôlent, nous regardons tous deux dans la direction d'où proviennent ces pas lourds et titubants qui se rapprochent de nous. Une chemise gris bleu se détache derrière un bosquet, ainsi qu’une chevelure noire et courte d’homme. La cadence est pressée, la démarche mal assurée. Soudain, l’homme vietnamien apparaît découvert à nos yeux et son aspect me provoque une crampe de panique. Il est encore à quelques mètres mais progresse droit sur nous, titubant comme un ivrogne. Son regard est hagard, sa bouche est ouverte, sa machoire est animée de mouvements aléatoires. Un fermier fou !

Je suis paralysée, il est maintenant proche à me toucher mais le voilà qui stoppe sa course à mes pieds et tente de communiquer. Peut-être que tous les “Mad farmers” ne sont pas vindicatifs. Il semble qu’il ne puisse pas former de mots à cause de sa difformité puisqu’il ne fait que gémir en pointant une direction. Nous lui générons sans doute une certaine frustration à rester plantés là, les yeux écarquillés, sans rien comprendre ni réagir. Il tente à nouveau de parler mais ne produit que des sons accompagnés de mouvements de bras frénétiques. Finalement, lassé de l’exercice, il se penche pour saisir mon bras, je constate que le sommet de son crâne ne dépasse pas la hauteur de mes aisselles. Il nous tire derrière lui comme si nous étions en retard quelque part. Finalement, il s’arrête devant un tas de bombes plus grosses que moi et tout en exhalant péniblement quelques grincements, il commence à mimer quelque chose avec passion.
“Ah ok, c’est un guide” me souffle Antonin.
C’est un guide aussi légitime que la petite fille de la billetterie fantôme.
Nous sommes manifestement plantés devant leur collection de bombes américaines défectueuses qui furent larguées sur leur sol et qui jamais n’explosèrent.

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Sur la masse, seule une faible proportion de bombes n’explosent pas…

Malgré les efforts gestuels de notre guide improvisé, nous n’apprendrons rien de plus sur le sujet.
Le voilà qui repart précipitamment comme soucieux de ne pas louper un train. Nous trottinons derrière lui, il tourne de temps à autre sa gueule cassée vers nos figures ahuries, s'assurant que nous suivions bien. Sa démarche fait mal à voir, chacun de ses pas m’inspirent la douleur.
Qu’est ce qu’il se passe ici ? Les fermiers furieux ou “mad farmers” sont l’objet de mon angoisse lancinante depuis ces dernières 24 heures, mais qui sont-ils? Qu’est-ce qu’il se trame dans cette région sinistre ?
Nous nous rapprochons dangereusement d’une nouvelle entrée de tunnel, notre petit personnage semble y foncer tête baissée. Plus que quelques mètres nous séparent de cette sombre ouverture sur des profondeurs inquiétantes. Ca y est, l’étranger a disparu, happé par le tunnel. Abrutis par les circonstances et certainement aidés par un peu d’adrénaline, nous lui emboitons le pas sans même marquer l’arrêt. Je suis Antonin qui s'affaisse sur lui même pour épouser les minces proportions du tunnel. On ne descend pas, on s’enfonce tout droit dans la colline, la lumière du jour s'évanouit progressivement. Premier virage, l’entrée du tunnel disparaît, j’avance, ma tête est vide, je ne réfléchis pas. Que se passe-t-il dans celle d’Antonin qui progresse silencieusement devant moi ?

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Après quelques mètres sous terre, l’acoustique sourde du souterrain réveille en moi le souvenir difficile des tunnels de Cu Chi.

“Ça va aller, me dis-je, ici au moins on a la place de croiser quelqu’un”.

Mais croiser qui ? depuis dix bonnes minutes nous n’avons vu personne. Personne ne sait que nous sommes ici. Seulement ce petit bonhomme qui ne pourrait jamais ramener nos deux corps à la surface si jamais je devais m’effondrer d’une crise de panique claustrophobique. Une crise tellement virulente qu’elle emporterait Margaux avec moi.

Alors que dans ma tête se met en marche l'emballement incontrôlable de la panique, je passe en revue un millier de scénarios d’horreur allant— —de— la colline à des yeux— à un tremblement de terre qui nous piégerait ici. Après tout, l’île où nous étions censés aller n’était elle pas de nature volcanique ?

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Les tunnels possèdent 3 niveaux souterrains, -12 mètres, -15 mètres et -23 mètres

N’écoutant plus que mon instinct de préservation, je fais demi-tour. Je bafouille quelques syllabes inintelligibles pour tenter de convaincre Margaux de remonter avec moi. Mais visiblement plus téméraire ou simplement inconsciente, elle continue.

Je l’abandonne.

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j’ai dû me coller contre la paroi pour laisser le passage à Antonin qui brusquement a fait demi-tour. Soudain, mon estomac rétrécit. Une sensation oppressante ravive les souvenirs des tunnels de Cu Chi. Ça recommence, je vais paniquer. Je m’immobilise, mon regard croise celui d’Antonin. Pendant un bref instant mon corps est secoué par le besoin de sentir l’espace d’une vallée dégagée, mes poumons se compriment d’envie d’inhaler une brise fraîche. Mon esprit ravale le frisson de panique, c’est bon, j’ai à nouveau le contrôle. Je tends une main pressée vers Antonin pour attraper son téléphone. Il faut que je filme. Je me retourne prestement et m’enfonce un peu plus dans le tunnel, sur les pas du petit homme qui a disparu. Un virage, le voici qui a fait demi-tour s’inquiétant de ne plus nous voir derrière lui.
Gauche droite, ou droite gauche, après l’escalier qui nous a fait descendre 12 mètres sous terre ? Je ne sais pas, je n’ai pas réellement suivi l’itinéraire choisi dans ce gruyère. L’air est lourd, les parois se resserrent. Oh non, un autre escalier, à quelle profondeur ce petit inconnu m’emmène t-il ? 10 marches, le plafond se vautre sur mes épaules, je dois me courber davantage, je ralentis le pas, je ne peux plus respirer, la position tire sur mes lombaires, l’air qui passe dans mes poumons semble être dépouvu d’oxygène, mes mains sont moites, j’ai le coeur sur les tempes et les oreilles qui bourdonnent. L’étrange guide s’est arrêté en bas, dans le couloir et me regarde descendre. Il agite sa main pour m'inciter à me hâter.
“Je ne tiens pas debout !” lui lance-je pour qu’il réalise l’avantage que lui profère sa petite taille. Je le rejoins tant bien que mal, 15 mètres sous terre. Il gémit quelque chose et disparaît aussitôt dans un couloir percé sur sa droite. Le dos courbé, les genoux pliés, je sens 15 mètres de pierres presser mon encolure. Je fais un pas en avant, j'essuie le plafond avec le dos de mon t-shirt. Tout à coup, la voici à nouveau, la folie qui infuse et bourdonne dans mes oreilles. Elle s’empare de mes poumons qu’elle remplit à faire rompre et vide ensuite si fort qu’un son rauque s’échappe entre mes dents. Pourtant, dans ces folles et douloureuses prises d’air, il n’y a pas d’oxygène. Je perds le contrôle. Je me retourne pour m’enfuir, tout ce ce que je vois, c’est la volée de petites marches d’un escalier étroit qui mène vers une sortie dont j’ai oublié le chemin. Je suis coincée.
L’étrange petit bonhomme réapparaît en gémissant, je me tourne vers lui l’oeil hagard, je respire comme un boeuf, je dois avoir l’air d’un animal affolé, je ne sais pas s’il comprend la situation, je ne sais pas s’il sent que je suis à un frisson de complètement péter les plombs.

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Dehors, je retrouve mes esprits, je cesse de sentir mon coeur cogner n’importe comment. Le soleil pesant et le chuintement du vent dans les bambous me sortent de ma torpeur.
Encore ébloui par la lumière, je repasse devant la forêt de bombes. Il me faut trouver par où ils vont ressortir. La zone est un dédale de tranchées, de puits, de cheminées d’aération. Les sorties, nombreuses, ne donnent aucune indication d’itinéraire.
La honte d’avoir échoué me donne un semblant de courage, je m’engouffre dans l’une d’elle, par étapes. Dix marches, une pause, dix marches… Je ne vois plus la sortie. J’écoute, pas un son ne provient du tunnel qui se prolonge devant moi. Pour mieux entendre, j’éteins ma lampe. L’obscurité est désespérément silencieuse. Je distingue tout juste quelques cris d’oiseaux qui descendent en s’estompant comme la lumière. Pas de signe de Margaux ni de son étrange guide, je remonte pour errer d’une sortie à l’autre.

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Si je cours vers la sortie, je me perds, aussi bien dans la folie que dans les tunnels. Mon seul salut est entre les mains de l'inconnu qui tôt ou tard me sortira d’ici. Je contracte tous les orifices d'où pourraient s’échapper la démence, seules mes oreilles hurlent un bourdonnement grave. Il faut que je trouve le moyen de calmer mes sens agressés. Je ramasse mes membres contre mon corps pour ne pas sentir les parois de mon piège, incapable de fermer les yeux pour des raisons pratiques, je les rive sur mon téléphone avec lequel je décide de filmer. L’image des tunnels défile sur l’écran, je m’apaise soudain, mon esprit s’évade et se met à penser qu’il n’est que spectateur. Seuls mes poumons continuent de souffrir. La marche rapide du petit guide me sied finalement à ravir. Gauche droite, gauche droite, on sortira bientôt. Soudain l’étranger s’arrête. “Pitié avance !” Hurle-je intérieurement. Il mime frénétiquement quelque chose. Il n’avancera pas tant que je ne saisirai pas la fonction de se renfoncement creusé dans la paroi. Vite concentre toi !

— Eat, eating something ! Je joue une partie insensé de taboo
— Ok, chopsticks, you are eating with chopsticks, A KITCHEN ! IT WAS A KITCHEN ! finis-je pas crier.
Le bonhomme tout sourire gémit de plaisir, j’ai gagné le droit de reprendre la marche. On va bientôt sortir. Gauche droite, on s’arrête à nouveau devant un autre renfoncement. À nouveau le mime reprend.

—Ok heu … bercer un enfant, un lit d’enfant, plusieurs enfants dans des lits, LA POUPONNIÈRE ! C’EST LÀ QU’ON ÉLEVAIT LES BÉBÉS !

Nouvelle série de gémissements de joie mais l’inconnu ne reprend pas la marche, il se montre du doigt et pointe à nouveau la pouponnière. Je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Il insiste, il exhale de petits filets de voix d'excitation, il se montre à nouveau lui même.
Je panique, je secoue la tête de gauche à droite, il hausse les épaules et avance enfin.

Mon souffle à la fois court et puissant m’a jusqu'ici asséché les muqueuses, voilà que maintenant je salive comme un bulldog. Au concert discordant des battements de mon coeur s’ajoute mes déglutissements frénétiques.
On arrive près d’un escalier qui remonte, je n’ai pas le temps d’être soulagée que le guide l'évite odieusement et s’enfonce dans autre couloir. C’est pas grave, il doit y en avoir d’autres plus loin. En effet, un peu plus loin, nous tombons sur un autre escalier aux marches innombrables mais qui s’enfonce inexorablement dans les profondeurs de la terre. Mon petit trottineur s'y élance aussitôt comme une souris dans sont trou. La lueur d’espoir de sortir rapidement s'étouffe soudain au profit d’un résignement presque salvateur. Je suis dans un état second, j’abandonne même mon téléphone pour regarder autour de moi, enfin, mon pied quitte la dernière marche de l’escalier, 23 mètres sous terre.
Le sol est humide, puis quelques pas plus tard, il se détrempe. Le long du couloir une rigole est creusée comme un caniveau et recouvert de plaques en métal percées de trous. Une évacuation d’eau ? Le guide s’arrête pour mimer des ablutions corporelles sous un pommeau de douche. Les douches communes ! Nous sommes dans le “couloir douche”.
“Où trouve-t-on l’eau ?” Enchanté par ma question, il m’entraîne prestement vers la réponse quelques mètres plus loin, que je découvre dans le filet de lumière de ma torche, un puits.
“Incroyable !” Je ne cesse désormais de répéter ce mot, mon angoisse est aussi étouffée que les sons et la lumière, par 23 mètres de terre. J’erre désormais presque calmement et observe en imagination la vie souterraine, le quotidien de ces hommes et femmes et de leurs enfants. Entendaient-ils les bombes résonner contre les parois de leurs tunnels ? De quel genre de sommeil remplissaient-ils leur nuits nullement plus sombres que leurs journées ? Soudain, je la vois, juste quand j’avais cessé de la désirer maladivement, la lumière au bout du tunnel.

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La lumière au bout du tunnel

C’est un trou béant entouré par la jungle, encore quelques pas, je peux enfin me redresser, mes yeux sont plissés pas la douleur que leur inflige la lueur vive du jour. L’air est pur, le ciel est encore invisible, dissimulé par une voûte de végétation mais je suis dehors. Encore quelques pas, je vois la mer, je suis dehors, c’est fini “Incroyable” Dis-je encore.
Nous marchons le long de la mer, je n’ai pas réalisé que nous en étions si proches ou bien que nous nous étions enfoncés si loin sous la terre. Nous quittons le rivage, nous trottinons dans un bois, à nouveau nous voici revenu sur le site, comment vais-je retrouver Antonin ? Se doute t-il que nous sommes ressortis si loin ? Enfin je reconnais le tas de bombes et mon Antonin, droit comme un “i”, planté dans la clairière tel un panneau de signalement. Il semble se détendre à ma vue et me tend ses bras dans lesquels je me blottis, soulagée. Le petit bonhomme impassible, n’est pas encore décidé à nous quitter, l’aventure n’est pas terminée.
Nous voici à présent à l'intérieur d’un bâtiment qui me semble être un musée. Aux murs sont accrochés des photos, des portraits de femmes et d’hommes, je reconnais les tunnels, les chambres souterraines, la cuisine et la pouponnière animées par la vie qui existait jadis dans ces profondeurs suffocantes. Le curieux personnage s’agite de tous ses membres, euphorique, sous la photo de la pouponnière et s’empare de mon poignet. À nouveau, au comble de l'excitation, le voilà qui mime en couinant la même chose que plus tôt dans les tunnels. Ses yeux sont illuminés, je sens que c’est important pour lui que je comprenne finalement ce qu’il a voulu me dire. À nouveau, il se pointe du doigt puis un des bébés de l’image qui dormait sous terre dans son petit berceau. Soudain, je comprends : “C’est vous !” Je cris, je suis aussi excitée que mon petit guide qui sautille sur place avec un sourire à se déchirer la commissure des lèvres. Je venais de comprendre que ce sacré bonhomme m’avait emmené, 23 mètres sous terre, découvrir son lieu de naissance, sa maison, son refuge, les tunnels de Vinh Moc. Très émue, j’embrasse l’inconnu qui n’en est plus un pour m’avoir livré silencieusement autant de lui même et de son histoire. j’ai vu sa chambre, j’ai vu sa cuisine, sa salle de bain, j’ai pénétré très profondément dans l’intimité de son passé mais aussi de son présent. Il est un guide aujourd’hui, notre guide à cette heure. Il est né, a grandi, a survécu et continue à vivre aujourd’hui grâce aux tunnels. Toute son histoire est articulée sous terre dans ses galeries tortueuses et salvatrices. Ce beau personnage se tient devant moi, heureux, je plonge mes mains dans mes poches et en sors tout leur contenu, puis demande à Antonin d’en faire de même. Nous tendons une somme très honorable à cet incroyable guide. Aussitôt, le voilà qui nous étreint, puis, nous propose une photo souvenir.

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Un incroyable Monsieur

“C’est dans la boite” l’homme nous quitte en mimant qu’il se retirait pour aller prendre son déjeuner, son douloureux visage est illuminé par la gratitude et la satisfaction. Il disparaît, c’est fini.
Nous restons un moment immobiles, hébétés.

“C’est l’agent orange” Me livre Antonin dont la cervelle avait bénéficié de plus d’aisance pour réfléchir. C’est l’agent orange, bombardé sur les terres vietnamiennes pour en dégager l’épaisse jungle, qui a créé toute une génération d’enfants difformes : “les mad farmers” Et ce sont surement les tunnels qui auront donné le jour à de petits gabarits pour qu’ils évoluent sans peine dans les mères galeries. Les fermiers en colère ne sont sûrement ni fous ni monstrueux, mais plutôt méfiants et mutilés.

Peut-être était-ce de la paranoïa et de la claustrophobie plutôt qu’une aventure épique, mais il n’en est pas moins qu’elle méritait d’être racontée.

Je tourne la clef sur mon scooter.

“On sait où on va maintenant ? Me questionne Antonin.
— Aucune idée, répond-je, vers le Nord.

À cet homme incroyable, et tous les autres d'ailleurs, dont nous ne connaissons pas le nom mais dont nous nous souviendrons tous de l’histoire.