“Ne faisons jamais de plan, laissons-nous guider par le hasard des rencontres et des itinéraires !” Ce goût de l’imprévu et de l’aventure nous fit un jour dériver jusqu’aux portes d'un hôtel hanté, en Thaïlande, dont nous sommes devenu les prisonniers. Pendant 2 semaines, nos journées furent rythmées par l’angoisse; la tension, la culture thaïlandaise et le rhum, pour soulager les consciences apeurées.

ATTENTION : lecteurs, l’aventure qui va suivre contient des scènes inquiétantes incluses dans une lecture d’environ 50 minutes. Il est recommandé de la télécharger sur une liseuse électronique pour un meilleur confort visuel, ainsi que de ne pas en consommer le contenu seul chez-soi, un soir d’orage…

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Koh Lanta, Thaïlande, 15 Juin 2019

Nous sommes venus à Koh Lanta, Antonin et moi, dans le but tout à fait inspiré de chanter le générique de l’émission télé du même nom et s’essayer à la construction d’abris sur la plage. C’est une raison largement suffisante dans notre vie de nomades pour choisir une île à visiter. Suivant notre méthode d'organisation rodée, nous ne réservons pas d'hôtel, ni même ne jetons un œil sur les différents établissements disponibles. Très concernés par nos itinéraires de voyages, nous sommes surpris de constater qu’il ne nous incombe pas de prendre un bateau pour rejoindre l'île. Notre minibus, réservé la veille au soir, tard, stationne un court instant aux abords d’un petit port et s’engage sur une passerelles flottante. Le chauffeur nous fait signe depuis son rétroviseur de ne pas essayer de sortir du véhicule pendant la traversée. Emprunt d’une confiance aveugle pour les transports en commun asiatiques, j’inspecte nerveusement les fenêtres et portes du bus pouvant constituer une éventuelle sortie de secours. Le bac accoste finalement sur le rivage de Koh lanta et nous entamons gaiement nos premières vocalises du fameux générique. À la sortie du port, notre chauffeur ralentit et nous demande l’adresse de notre hôtel. “Peu importe”, déclarons nous comme à notre habitude. “Quelque chose de pas cher”, précisons nous. Nous sommes déposés quelques minutes plus tard sur le parking désert d’un hôtel vide. Un vieux chat au poil gras s'allonge directement sur notre lit, dès lors que nous ouvrons la porte de notre chambre. Mise à part ce détail sordide, l'hôtel n’a rien d’effrayant ni d’anormal et pour cause, ce n’est pas l'hôtel hanté promis dans le titre de cette histoire. Le lendemain, nous louons un scooter et commençons l’exploration de l'île. Quelques Thaïlandais nous saluent sur notre passage, les plages désertes se succèdent, nous slalomons entre les singes sur des routes sans trafic. Le ciel est gris, l’air est palpable, c’est le début de la saison des pluies. Les touristes ont évacué en masse cette partie du globe que les intempéries s'apprêtent à malmener. Nous nous enfonçons tous deux profondément dans la jungle, seuls au monde, lorsque les vibrations d'un système de son nous parviennent depuis l'épaisse forêt tropicale. Reste-t-il de l’ambiance quelque part sur cette île, qui plus est dans la jungle ? Fébriles, nous suivons la ligne de basse. La route rétrécit, la jungle s'épaissit et un panneau s'érige à une intersection, confirmant notre intuition. Il y a bien un établissement au bout du chemin possédant manifestement une bonne paire d’enceintes. L’endroit est annoncé comme étant le paradis des pirates. Sans hésiter, nous mettons le cap droit sur “Pirate paradise”. Lorsque la jungle s'éclaircit enfin, ce que nous découvrons sur le rivage de koh Lanta nous laisse sans voix. Pressés par l'enthousiasme, nous bazardons casques et scooter dans le décor avant de progresser vers le paradis des pirates. C’est le Disneyland des backpackers. Les basses grondent au bord d’une piscine à boules multicolores dans laquelle barbotent une dizaine de voyageurs ivres. Des bières occupent parfois leurs deux mains, tandis que le reste de leur corps flotte devant le comptoir d’un bar immergé. Certains dérivent sur des matelas gonflables, d’autres, joint à la main, font un aquarium de fumée dans la grotte artificielle d'où coule une cascade. D’autres encore se baignent dans la mer dont les eaux encerclent le complexe. Des bateaux de pirates en bois sont ancrés çà et là sur le rivage, nous réalisons qu’il s’agit de chambres à louer. Aussi statiques que extatiques, plantés en lisière de jungle, nous ne tardons pas à nous faire remarquer par l'assemblée alcoolisée. Les verres se lèvent dans notre direction, les voix confondues nous invitent à retirer nos vêtements et sauter à l’eau pour prendre un verre au bar. “Jump in ! Jump in !” Je plonge mes mains au fond de mes poches et n’y trouve pas un baht. Je me retourne vers Antonin, nos regards frustrés se croisent, sans même échanger un mot nous courons au comptoir de l'accueil. Il n’y a personne à la réception, le personnel est au beau milieu d’une bataille de boules dans la piscine. Finalement, une personne au large sourire et aux très longues dreadlocks se présente à nous. Nous lui exposons l’urgence de venir ici et somme ravis d'apprendre que dès le lendemain, une chambre nous serait donnée. Nous repartons à contrecœur à travers jungle, pressés et heureux de prendre nos quartiers à "pirate paradise”.

“Le paradis existe en opposition à l’enfer, sans que pour autant cette différence ne les empêche de flirter l’un avec l’autre.” – moi

Au matin, nous nous postons sur le bord de la route et sommes rapidement ramassés par un taxi. Notre chauffeur se tient à califourchon sur un scooter autour duquel il a fixé un ensemble bancal de planches reliées par des fixations douteuses. Il repartit avec méthode notre poids et celui de nos sacs afin de ne pas faire basculer son side-car maison. C’est avec la plus grande confiance dans son véhicule que nous nous laissons conduire à travers l'île. Après quelques minutes de route et deux corrections in extremis de répartition des charges, notre conducteur se trompe d'itinéraire. "Where you go ?” Nous questionne-t-il. Nous donnons à nouveau le nom de notre paradis, mais celui-ci semble inconnu des locaux. Aucun des 3 confrères à qui il demande tour à tour ne semblent l’avoir éclairé sur le chemin à prendre. Nous nous proposons comme GPS de fortune, il n’aurait qu'à suivre nos instructions. Nous voilà repartis, confiants. À peine sortons-nous du village que le side-car improvisé est mis à l'épreuve sur une petite côte. D’un geste du bras, notre chauffeur nous fait signe de déplacer nos corps vers l’avant et de nous pencher autant que possible. Le petit moteur de mobylette hurle aussi fort qu’il le peut, un cycliste nous double, nous parvenons finalement au sommet avant d'être embarqués dans la descente. Notre chauffeur nous fait alors rapidement signe de nous décaler vers l'arrière de la voiture de fortune. Les freins fument, nous rattrapons le cycliste. Trente douloureuses minutes plus tard, nous arrivons à notre intersection. D’un simple coup d’œil, je réalise qu’il nous faut finir à pied, cependant, notre chauffeur optimiste, engage une pénible manœuvre pour emprunter le chemin. Nous descendons du véhicule en marche et lui faisons signe d'abandonner. Nous lui tendons l’argent qu’il avait annoncé au début de la course et ajoutons quelques bahts en guise de prime de pénibilité du travail. À mesure que nos pas s’enfoncent dans la jungle, l’air disparaît et une vapeur chaude et lourde se vautre sur nos épaules. Nos sacs semblent s'alourdir, nos corps sont trempés si bien que l’on ne pourrait dire s’il a plu ou si nous sortons de la douche. Les quelques mètres que nous pensions parcourir s'avèrent clairement inventés par notre mauvaise mémoire de la veille. La route se cambre, l'horizon disparaît nous laissant fantasmer sur la probabilité que l'hôtel puisse se trouver juste derrière cette cote. Nos semelles traînantes parviennent au sommet et nous nous retrouvons nez à nez avec un gang de singes dans un quartier mal famé de la jungle. Les primates se tiennent de part et d’autre de la route formant une haie d'honneur menaçante. Un gros mâle est assis au centre, accompagné d’une femelle allaitant son petit. Tous se figent un bref instant pour nous jeter quelques regards en coin. Nous sommes immobilisés par la surprise. Le souvenir de ma dernière promenade dans une forêt mal fréquentée jaillit à ma mémoire. "Accroche-toi à ton sac, ne les regarde pas les yeux et couvre tes dents !” Lance-je à Antonin. Une embrouille entre deux membres du groupe nous offre une ouverture, nous traversons calmement. À mesure que nous progressons, il me semble sentir à nouveau le poids de mon agresseur velu sur mes épaules, ainsi que sa petite main balayer habilement les poches de mon sac. Mon estomac se comprime au souvenir du vol odieux de mon dernier pot de lotion australienne hors de prix. L’individu sadique s'était ensuite installé sous mes yeux pour s'étaler le précieux liquide sur les pieds. Quelques litres de sueur plus tard, nous parvenons enfin aux portes de notre auberge. Je suis frappée par le silence qui règne. Je n’entends que la jungle et nos pas sur le gravier. La piscine est vide, les boules en plastiques ont dérivé dans les coins en compagnie de quelques feuilles mortes. Le temps est gris, un vent sinistre annonce un orage que l’on voit poindre à l'horizon d’une mer sèche, emportée par la marée. Il n’y a personne derrière le comptoir de l’accueil, celui-ci se trouve à quelques mètres d’un bar portant le nom de "bar des pirates". En nous approchant, nous distinguons une touffe de cheveux et une paire de pieds qui dépassent d’un hamac. “Hello !” Cela s’agite soudain dans tous les sens. Un jeune homme sort d’une cuisine derrière nous, une tête apparaît derrière le bar et le jeune homme du hamac s’est levé prestement.

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Le bar des pirates

Nous sommes les seuls clients dans tout l'hôtel, nous l'avions supposé dès les premières secondes de notre arrivée et cela nous est confirmé sur le chemin de notre chambre. Comme à notre habitude, nous avons demandé le lit le moins cher de l'établissement, celui-ci se trouve bien loin du point chaud de l'hôtel. Quelque 200 mètres plus tard, nous arrivons à la porte d’une chambre extrêmement spacieuse et décorée avec soins. Ce sont 25 m2 de pièce au carrelage rustique, aux peintures et boiseries en accord avec la jungle qui la borde, une baie vitrée s’ouvre sur un balcon aux colonnes de pierres offrant une vue surprenante sur une végétation épaisse. Je me tourne vers le jeune homme qui nous accompagne et vérifie qu’il s’agit de la bonne chambre, il acquiesce et se retire poliment. Je saute sur le lit, tire mon téléphone de ma poche et constate qu’il n’y a pas la moindre barre de réseaux.

La première nuit que nous passons ici se déroule comme tous les premiers soirs dans un endroit paradisiaque. Le rhum coule à flots autour du bar, les cordes vocales se chauffent au son d’une paire de guitares mal accordées. Le staff enthousiaste et chaleureux remplace la présence des quelques compagnons voyageurs que nous pensions rejoindre ici.

21 h 00, je suis au milieu d’une conversation dont je commence à perdre le fil, je ne pense qu’à des réponses fermées afin de me créer des opportunités de m'éclipser. Le rhum et la bière ont finalement raison de mon stoïcisme, je me tortille comme une enfant sur mon tabouret avant de finalement ériger un doigt de suspension au nez de mon interlocuteur. Je me lève aussitôt et pars à la recherche d’un endroit propice. Lorsque j’ouvre la porte des toilettes, un spectacle peu banal me fige d’effroi. Quelques secondes sont nécessaires pour que je comprenne ce que mes yeux découvrent. Un long serpent rampe sur la cuvette, sa tête est dans l’eau de la tinette et sa queue est à mes pieds. Surpris par mon entrée fracassante, le reptile s’étire dans les airs et chancelle en m'observant. Je sens qu’il est effrayé et me hâte d’appeler Antonin pour qu’il le voit avant qu’il ne disparaisse. Le staff tout entier se précipite et nous voilà tous figés devant les petits coins, captivés par le spectacle à fois sale et fascinant. Tous se demandant ce qu’ils vont faire, et moi, où… Le serpent est jugé venimeux, sans aucune forme de procès. Le Thaïlandais, responsable de servir les shots de rhum, se transforme alors en bourreau, se saisit d’un bâton pour assommer le pauvre reptile avant de conduire le cortège funéraire jusque sur la plage où le corps du défunt est jeté dans la mer. Devant ma mine déconfite, on m’explique qu’il serait revenu boire dans les toilettes et aurait fini par tuer un de leurs clients. Le cœur lourd, je regagne mon fauteuil au bar des pirates, un rhum supplémentaire est servi pour oublier.

Jour 1

11 h 00, je me réveille les cheveux mouillés. Ah, oui, le bain de minuit dans la piscine. Je ne me souviens pas de la moitié de la soirée et j’ai dormi comme une tombe. Autour de la table du petit-déjeuner, Riley, un ami du patron originaire du Montana, rebondit sur la tragique histoire du serpent de la veille pour déclarer que l'hôtel est hanté. Je pense à une blague de sa part, son visage est stoïque, mais c’est la tout le talent que je pourrais reconnaître à ce personnage délicieusement sarcastique. Il explique que les Thaïlandais y croient réellement, pour eux, c’est un fait avéré. Il y aurait eut pas mal de morts sur ce site, et leurs fantômes rôdent toujours dans les parages. “Spécialement vers cet arbre”, précise Riley en pointant un arbre parfaitement banal qui penche au-dessus de la mer.

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L'arbre maudit

J’ai le réflexe de pouffer de rire, incrédule, simplement parce que cet arbre est parfaitement improbable pour ce rôle. Il est vert tendre, bien fourni, un tronc en bonne santé et il pousse sur une scène de carte postale. On imagine bien volontiers à sa place, un arbre sombre au tronc tortueux, les racines plantées dans un sable noir, léché par une eau grise. C’est justement ce détail qui attise ma curiosité. Il est facile d’imaginer le pire émanant d’un décor sinistre, il s’agit là d’un réflexe attisé par les films d’horreur dont les scènes sont rarement tournées sur des plages paradisiaques. Les Thaïlandais semblent apporter très peu d’importance à ce détail de décor et cet arbre les effraie pour quelque chose d’autre qu’une apparence inquiétante et les fantasmes qui en découlent. J’ai une gueule de bois incroyable et ne parviens qu'à me concentrer sur la gestion du sens de circulation des aliments dans mon corps. Lorsque je termine de réfléchir à cet arbre, j’apprends qu’un des bâtiments portant le nom de Roc, est hanté par une femme thaïlandaise qui étrangle les gens pendant leur sommeil. Antonin et moi louons Roc 1. La partie principale du complexe se trouve sur la plage et s'étire en long sur le sable. Il y a le bar des pirates suivi du restaurant et enfin la piscine tout autour de laquelle sont ancrés les petits bungalows en forme de bateau. Les appartements portants le nom de Roc, se trouvent plus loin. Pour les atteindre, il faut emprunter des escaliers qui s’enfoncent dans la jungle. Il y fait un peu sombre à cause de la végétation de la jungle et l’endroit est isolé du reste du complexe, mais il n’y a rien d'inquiétant, autre que l’histoire de fantôme fournie avec les clefs.

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Les appartements hantés du fond de la jungle

Je demande des précisions sur les étranglements. Riley reprend ce passage en précisant que certains locaux, et même quelques touristes, ont rapporté avoir été réveillés au milieu de la nuit par une mystérieuse pression exercée sur leur gorge. Je n’ai alors pas le réflexe de mener l'enquête et termine tant bien que mal mon petit-déjeuner avant d’aller me recoucher. Ma sieste se passe dans l’absence la plus parfaite de fantôme. Peut-être sont-ils noctambules.
C’est dans une sobriété totale que se déroule la deuxième nuit. Je m’endors d’un sommeil lourd et profond, la tête sur l'épaule d'Antonin. Je me réveille sans raison au milieu de la nuit, comme cela arrive parfois. D’ordinaire, je change seulement de position et retrouve rapidement le sommeil. Cette nuit-là, lorsque mes yeux s'entrouvrent, je repense immédiatement au fantôme étrangleur. Je suis allongée en étoile sur le dos, un pied en suspension dans l’air que je ramène immédiatement au milieu du lit. Mon regard balaie machinalement la pièce, on ne distingue pas grand chose dans cette obscurité presque parfaite. Je saisis le drap entre deux doigts pour le remonter jusqu'à mes hanches, soudain mes muscles se raidissent et abandonnent le mouvement. Les poils se hérissent sur mon corps, mes cheveux picotent le sommet de mon crâne, mon corps entier se paralyse d’effroi à mesure que mes yeux dérivent sur les contours d’une forme humaine qui se tient debout, près de la baie vitrée, à l'intérieur de la pièce. Mon sang est pompé si fort par mon cœur prêt à rompre, que mes oreilles sont sourdes d’un vacarme interne. Je voudrais crier, mais mon corps est muet de surprise. Mon cerveau ne contrôle plus mes membres collés au matelas, m'empêchant de remuer. Seuls mes yeux écarquillés se débattent désespérément pour comprendre ce qu’ils voient. Quelques secondes leur suffisent pour réaliser qu’ils sont braqués non pas sur le fantôme étrangleur, mais sur mon paréo noir qui sèche près de la fenêtre. Choquée par la méprise, je passe mon corps sous la couverture et me presse contre Antonin qui dort paisiblement. Je peine à me calmer, je lance de temps à autre un regard inquiet à mon bout de tissu, sans trouver la force de me lever pour le décrocher. Finalement, la fatigue a raison de mon tourment.
Je me réveille une deuxième fois, en sueur, il fait toujours nuit noire. C’est encore une de ces nuits interminables. Je repousse à contrecœur la couverture brûlante à mes pieds et expose mon corps tout entier aux potentielles entités démoniaques de la pièce, qui, comme tout le monde le sait, ne peuvent pas traverser les couettes et ne sont réduites qu’aux maigres occasions de saisir un orteil qui dépasserait. Je ne me sens pas tranquille ainsi découverte et ressent un réel inconfort dans cette pièce. Je décide de mettre la clim, seulement, pour cela, il faut trouver la télécommande, ce qui implique au moins le pire : passer un bras à l'extérieur du lit. Je remue comme un ver sur le matelas dans le but de réveiller mon otage, mais Antonin a le sommeil lourd, il me faut donc le pousser du pied. Lorsqu’il bouge, je saisis l'occasion pour lui parler et lui explique qu’il fait trop chaud et que je vais donc effectuer une sortie risquée du lit pour trouver la télécommande de la climatisation. Lorsque son partenaire est réveillé, les risques d’attaques de fantôme sont réduits par au moins 3. Je saisis la lampe frontale sur la table de chevet et éclaire la pièce d’une manière glauque absolument non escomptée. Le faisceau de lumière se reflète dans la baie vitrée et m'évoque la présence d’un vaisseau alien en plein atterrissage sur notre balcon. La lumière danse à mesure que je me déplace et dessine des ombres absurdes qui se déforment et filent sous les meubles. Je ne trouve pas la télécommande et le déclare oralement, assez fort pour m’assurer qu’Antonin ne se rendorme pas. Finalement, elle apparaît, fixée sur le mur à moitié recouverte par le rideau de la porte d'entrée. Je regagne le lit et me blottis sous la couette en espérant que la climatisation remplisse rapidement son office.

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Un paréo noir qui sèche

Jour 2

9 h 00, j’ouvre péniblement un œil. Nous sommes malades. Nos deux corps sont à bout de force. Cela provient sûrement de la nuit alcoolisée de la veille et la mauvaise hydratation des ces derniers jours. Nous décidons de rester tranquillement dans l’enceinte de l'hôtel. En milieu de journée, nous explorons les recoins reculés de notre domicile provisoire, c’est-à-dire tout ce qui se trouve juste après notre chambre. Nous empruntons le chemin de pierre qui s’enfonce dans la jungle. Nous passons devant la porte de la chambre appelée roc 2 et jetons un coup d’oeil à l'intérieur. Elle est similaire à la nôtre, le lit est fait, le sol est propre, mais elle est inhabitée. Nous continuons sur le chemin pavé jusqu’au prochain bâtiment à quelques pas seulement. À travers les fenêtres de ces nouvelles chambres, le spectacle n’est pas rassurant. Le sol est sale, les matelas sont nus. Cette partie est sûrement inoccupée en saison basse, inutile de maintenir l’entretien quotidien de chambres vides, jusqu’ici, tout est censé. Nous continuons pieds nus sur un sentier de moins en moins praticable. Plus nous avançons dans la jungle vers les dernières constructions, plus le sol est jonché de feuilles mortes gluantes. Nous atteignons finalement le dernier bâtiment. Au travers des fenêtres poussiéreuses de la chambre, je distingue un matelas posé à même le sol et recouvert de grosses feuilles brunes. Cet endroit a des allures de décors de film de zombies et mon imagination complète volontiers le tableau avec un cadavre face contre terre dans un coin sombre. Nous empruntons des escaliers qui ne semblent ne mener nulle part ailleurs que contre l'épaisse jungle. Les marches sont recouvertes ici aussi d’un épais feuillage mort. Rendue sur le seuil, je découvre d’autres appartements cette fois encore très proches d’un décor de film d’horreur. Il pleut, la jungle d’ordinaire peu disposée à laisser passer la lumière l’est encore moins dans la pâleur d’un jour pluvieux. Il fait sombre, la lourde odeur d'humidité est accompagnée du clapotis de grosses gouttes de pluie sur les feuilles géantes des arbres tropicaux. Je ne peux pas voir au travers des fenêtres de ces appartements en rez-de-chaussée. Je dois m’approcher tout près. Le manège ne suffit pas et je dois poser mes mains en demi-cercle sur la vitre presque opaque avant d’y presser mon visage. Ce que je découvre à l'intérieur soulève doucement le duvet de ma nuque.

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Pourquoi ces chambres sont-elles abandonnées ?

Le sol est vert foncé, il fait presque noir, de la mousse remplace le carrelage et remonte sur les murs comme une infection. Mes yeux s’habituent un peu plus à l'obscurité et je découvre les contours d’une alcôve qui se dessine dans le mur, sur la gauche de la pièce. Peut-être est-ce là-dedans qu’un matelas est supposé se trouver, ou peut être s’y trouve-t-il encore, entrain de pourrir. Je ne peux rien voir, tout ce qu’il y à l'intérieur de cette alcôve repose dans un noir épais qui aspire mon regard. À mesure que je fixe cette bouche béante semblant s’ouvrir sur les ténèbres, mon imagination dessine les traits effroyables d’une silhouette qui pourrait en sortir. Je recule aussitôt et m'éloigne de la vitre. Derrière moi, de l’autre côté du perron, se trouve le même type de pièce parfaitement inhospitalière, mais l’orientation de celle-ci me permet de voir plus clair à l'intérieur. Dans l'alcôve vermoulu de cet appartement-ci, je distingue les premiers centimètres d’un matelas moisi. Sur le point de remonter les marches et retourner vers la partie plus vivante de l'hôtel, je remarque que la porte de la première pièce est ouverte. La serrure semble avoir été cassée et il suffirait d’y poser une main lourde pour que la porte s’ouvre. Je reste un instant immobile, cherchant une impulsion de courage, mais n’arrive pas à m'y résoudre, je remonte lâchement retrouver Antonin qui m’attendait dans l’escalier.

Cette partie de l'hôtel est clairement abandonnée, mais pourquoi ? Parce qu’elle est hantée, évidemment. C’est la première réponse que mon cerveau influencé me donne. En réalité, il peut y avoir tout un tas d’autres raisons, par exemple : ces chambres sombres au fond de la jungle ont moins de succès que les bungalows en forme de bateau. À force de ne jamais être louées, elles sont laissées à l’abandon. Il faut aussi garder à l’esprit que la jungle a des lois sévères, l'humidité délirante qu’elle abrite est sûrement capable de faire pourrir une pièce en peu de temps. Peut-être que ces chambres ne sont pas réellement abandonnées, ou le sont-elles seulement depuis récemment. Peut-être aussi, sont-elles dans cet état depuis que plus personne ne veut y aller.

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Une infection rampe sur le sol

Le soir venu, nous téléchargeons un film au bar des pirates avant de retourner dans notre appartement sans réseaux. Le patron s'installe près de nous et nous demande si tout se passe bien. Je réponds que jusqu’ici, je n'ai pas été étranglée par un fantôme. Il rit. Koi, un Balinais expatrié en Thaïlande, s’assoit près de moi et insiste sur la véracité de l’histoire. Il dit que les locaux y croient et que lui aussi. Je demande à nouveau où est censé se trouver le fantôme étrangleur, il me répond tout simplement que l’esprit de cette femme se trouve dans les bâtiments du fond de la jungle. C'est drôle, tout le monde ici a l'air de croire à cette histoire, les plus sordides détails nous sont livrés à tout-va sur les quartiers dans lesquels nous dormons, comment devons-nous interpréter cette attitude décomplexée ? Est-ce un avertissement pour que nous ayons bien conscience de la situation, ou est-ce une partie du folklore thaïlandais ?
Le film est prêt à être visionné, nous rentrons dans notre chambre désormais ouvertement déclarée hantée. Je m’assoupis consciencieusement avant la fin de notre émission pour ne pas souffrir de paranoïa au moment d'éteindre l’ordinateur. C’est avec déception que je suis réveillée juste au moment ou Antonin s'endort, par une vessie cruellement pleine. Il fait noir et je suis scotchée au lit par un bruit étrange de liquide qui provient justement des toilettes. J’imagine que le pommeau de douche fuit, mais cela n’a rien à voir avec un “plic ploc” habituelle de plomberie fuyante. L'eau s'écoule par à-coups, comme si quelqu’un, ou quelque chose, remplissait ses paumes avant d'en projeter le contenu sur le sol. Je jauge ma vessie, et décide lâchement de rester couchée. Je m’endors rapidement pour me réveiller comme la veille, sans raison, au milieu de la nuit. Je me tourne sur le côté, une source étrange de lumière attire mon regard vers le balcon. Il s’agit de quelque chose qui clignote. Par rapport à l'intensité, cela pourrait provenir d’une lampe torche en mode stroboscope. La lumière est diffusée depuis la droite, provenant de la partie désaffectée du bâtiment. Pour avoir visité cette partie de l'hôtel la veille, je sais que ce spectacle lumineux n’a rien de banal. Je suis particulièrement disposée à trouver une explication raisonnable, mais n’en trouve aucune. Nous sommes seuls dans l'hôtel. Qui est en train de jouer avec l'éclairage dans la pièce voisine abandonnée ? Je balaie le matelas de la main et retrouve facilement la télécommande de la clim que j’avais laissée là en cas de besoin. Je l’actionne et me blottis sous la couette. Je reste immobile, en position foetale, un temps indéfini. Mon corps est douloureux, je ne peux me résoudre à remuer un membre pour le soulager, je suis pétrifiée, je fixe apeurée les lumières frénétiques qui dansent au-dehors. Par je ne sais quel miracle, je finis par me rendormir. "Putain, qu'est-ce qu'il se passe ?" Je suis réveillée à nouveau par du mouvement dans la pièce, mon esprit tourmenté déclenche des crampes de terreur dans mon corps avant même de comprendre la situation. Le spectacle qui s’offre à mes yeux entrouverts n'a aucun sens. Antonin est agenouillé sur le lit et agite son oreiller dans les airs. Il fait toujours noir, peut-être ne me suis-je rendormie que depuis très récemment.
“Qu’est-ce que tu fous ?” Lui lance-je.
“Le gecko la, il casse les couilles !” Me répond-il.
Animée par la peur et la surprise, je lui fais remarquer que si fracture de testicules il y a, cela provient principalement du séisme de 7,5/10 sur l'échelle des tremblements de matelas dont le lézard n'est pas responsable. Il lance une dernière fois l’oreiller dans les airs en grommelant de nervosité avant de se jeter sur la tranche, une main couvrant son oreille. C’est alors qu’un étrange concert nocturne débute au milieu de cette jungle qui ne dort jamais. Des grillons de toutes sortes posent une nappe acoustique sourde, les battements de mon cœur encore choqué marquent le tempo, les souffles d’agacement d’Antonin sont pareils à des coups de cymbales et alors, je distingue enfin la mélodie agaçante du leader du groupe, collé au plafond, le gecko. Dans un faible faisceau de lune, je distingue ses contours agités, tantôt remuant la queue dans un cliquetis agaçant, tantôt pressant son abdomen pour émettre quelques couinements irritants. Je roule sur la tranche, presse mon oreiller contre mon visage et tente d’ignorer l'animal en rut au-dessus de nos têtes. Je jette un coup d’œil au balcon, la lumière ne clignote plus, je ferme les yeux. Quelques secondes s'égrainent pendant lesquelles j'appréhende le rythme de notre insupportable compagnon de chambre. Dans la nuit dense de la chambre hantée, je compte 8 cliquetis de queue et 7 couinements, avant un bref silence. Les yeux fermés, je tente d'ignorer la tension et les 5 secondes qu'il me reste avant que le lézard ne recommence. C'est étrange, il me semble que dans la pièce, quelque chose en profite pour s'approcher doucement.
"C'est dans ta tête, il n'y a rien dans la pièce." C'est maintenant juste au bord du lit, immobile. "C'est dans ta tête."
Quelque chose se courbe au-dessus de mon corps et se tient à présent tout contre mon visage. J'ouvre prestement les yeux, rien. Je roule sur le dos, le gecko reprend à nouveau sa séquence puis laisse un court silence de répit. Je ferme les yeux priant Morphée de m'emporter dans ce maigre laps de temps. Je suis certaine que ce n'est pas lui, penché à présent sur ma couche, tout près de mon visage. J'ouvre soudainement les yeux pour surprendre le fantôme étrangleur, toujours obstinément absent. 3 secondes s'égrènent au rythme frénétique de mon cœur sous pression. Le Gecko rentre en scène, ponctuel. J'exhale un long souffle de lassitude et questionne à voix haute : "Bon, on en était ou des coups d’oreillers là ?”

Jour 3

9 h 00, Antonin me confie avoir également vu la lumière clignotante, mais il affirme que nous avons désormais des voisins. Un couple d’Allemands aurait emménagé en fin de journée, la veille, après que nous ayons visité les locaux. Il me dit les avoir remarqués dans l'hôtel, puis les avoir entendu parler allemand dans la chambre voisine. Je sors sur le balcon pour vérifier de mes propres yeux, je ne vois rien d’autre qu’un singe qui se balance de branche en branche sous nos fenêtres. La jungle est pleine de bruits, d’animaux et d’odeurs qui nous sont inconnus. Elle a la réputation d'être hostile et bien souvent mortelle. Elle est humide et dense et récupère rapidement son terrain aux humains dès qu’on lui en donne l'occasion. Les bruits et les moisissures agrémentés de ces histoires de fantômes sont suffisants pour me rendre stupidement victime du syndrome du film d’horreur, qui consiste à renoncer à un pipi nocturne pour éviter une attaque de fantômes. Tout ceci est ridicule. Soudain, je réalise quelque chose d'étrange que je décide de mettre en relation une fois de plus avec l’esprit étrangleur, cela fait 2 jours que nous nous réveillons avec des maux de gorge. En culotte sur le balcon, les yeux braqués sur l’appartement silencieux de nos prétendus voisins, je porte une main craintive à mon coup. Cela pourrait venir de la clim autant que de la fatigue additionnée au changement brusque de température du aux pluies constantes de ces deux derniers jours. Seulement, la coïncidence est trop magnifique pour être ignorée.

Plus tard dans la journée, je trouve Koi et lui demande à nouveau de m'expliquer l'histoire de fantômes. Il ne parle pas assez bien anglais. Il ne comprend pas ma question et répond systématiquement à côté. De plus, il ne fait pas partie des locaux puisqu’il est indonésien. Il ne parle pas un mot de thaïlandais et n’a sûrement pas totalement compris lui-même l’histoire de ces fantômes.
“Si tu y crois alors ils viennent, si tu les ignore, ils ne font pas attention à toi. C’est pourquoi seulement les locaux les sentent.” Me dit-il.
Cette information est décevante pour quiconque voudrait croire à cet esprit perdu. Pourquoi l’esprit ne s’attaque-t-il pas aux non-septiques ? Simplement parce qu’ils ne s’attaquent à personne, mais l’esprit joue des tours aux paranoïaques. Nous voyons ou sentons ce que nous voulons voir ou sentir. Le moindre bruit dans la nuit devient une manifestation, la moindre irritation de la gorge devient un signe. Nous n’avons cependant pas plus d'information sur l’histoire de ces esprits. Pourquoi cette femme attaque à la gorge les visiteurs du bâtiment de la jungle ? Comment est-elle morte ? Qui sont les esprits de l’arbre sur la plage ? Comment et quand se manifestent ils ? Nous demanderons à nouveau à Riley plus de détails lorsque nous lui tomberons dessus à un moment opportun.
Nous sommes entrain de nous livrer à des activités rémunérées sur nos ordinateurs lorsque la femme du patron vient à nous pour se renseigner sur notre éventuel souhait d'étendre notre séjour parmi eux. Antonin et moi avons longuement discuté de la situation au petit-déjeuner et la décision ne fut pas simple. N’importe qui de censé serait parti devant la mine effrayée des locaux interrogés sur les fantômes de l'hôtel hanté de Koh Lanta. Nous ne pouvons communiquer que par le biais des traducteurs de nos smartphones, mais dès que le mot “fantômes” s’affiche dans leur langue, ceux-ci changent de mine, arborent un sourire gêné et secouent la tête de gauche à droite en répétant : "Careful". Je ne suis pas quelqu’un de très crédule sans être particulièrement vaillante non plus, ma curiosité me pousse à rester, mais mon assurance de ne rien trouver me souffle de partir avant d'être coincée par la mousson qui elle, est bien réelle. Nous décidons, non sans un certain soulagement, de quitter l'île. Peut-être que mon incrédulité arrogante est prise pour un blasphème, il semble que le karma choisisse de nous punir. Nous réalisons avec angoisse que nos deux comptes en banque sont vides. Comment se fait-il que simultanément, nous subissions un défaut de paiement de nos clients respectifs ? Quelques coups de fils fébrile plus tard, le verdict tombe, nous sommes coincés pour une durée indéterminée dans un hôtel hanté. Notre souhait, de conserver un maximum de crédibilité professionnelle, nous empêche de supplier le plus petit acompte possible pour nous permettre d'échapper aux esprits d'une île thaïlandaise. La mine basse, je bégaie quelques excuses à la patronne et lui propose d’ouvrir une note que nous réglerons plus tard. Étonnamment, celle-ci nous sourit et accepte sans sourciller.
"Mangez, buvez, dormez, nous tenons note, ne vous souciez de rien !”
Effectivement, boire et manger, aurait été un problème sans la bonne volonté spontanée de l'établissement. Nous sommes complètement dépendants de cet endroit étrange. C’est un parfait scénario de film d’horreur qui semble se mettre en place, il ne me reste plus qu’à suggérer à Antonin que nous nous séparions afin d'enquêter sur l’origine d’un bruit suspect au milieu de la nuit. La patronne nous porte le coup de grâce en nous annonçant que nous devons changer de chambre puisque la nôtre vient d'être réservée.
"Vous irez juste à côté, à roc 2", nous annonce-t-elle. "Un peu plus profond dans la jungle, un peu plus près du mal", Pense-je alors.
À l’heure de l'apéro, au bar des pirates, Riley me confie ne pas savoir grand chose sur ces histoires de fantômes. Il se moque gentiment de mon obsession, pensant certainement que j’ai peur. Je lui rétorque que j’adore écrire des histoires de fantômes, c’est une erreur stratégique de ma part, il est soudain inquiet et me confie que d’un point de vu marketing, ce n’est pas terrible de communiquer sur des fantômes. Il se lève et joue son tour dans notre partie de billard. Lorsqu’il se rassoit près de moi, il me raconte l’histoire des Sea Gypsies (les nomades de la mer) dont je n'avais alors que vaguement entendue parler. C’est de leur histoire qu’il est question en ces lieux, c’est leurs fantômes qui seraient accrochés à ces murs.

Les Nomades de la mer sont appelés Chao Leh par les Thaïlandais, mais se nomment eux-mêmes dans leur propre langue : les Urak Lawoi, ce qui veut dire : les gens de la mer. Ils sont réputés pour avoir été les premiers habitants des îles de la mer d'Andaman, ainsi que des régions côtières de la Thaïlande, du Myanmar et de la Malaisie. On estime que cela remonte à 500 ans environs. Il n’y a aucune trace écrite de leur histoire, car leur langue est à usage oral uniquement et ne s'écrit donc pas. Leur origine est difficile à établir, ils pourraient être descendants d’une ethnie indonésienne appelée les Sea Dyaks. On ne connaît leur histoire qu’au travers des récits, anecdotes et légendes qu’ils racontent. Traditionnellement, les Sea Gypsies possédaient des maisonnettes rudimentaires sur la côte, mais vivaient une vie de nomades pendant la saison sèche, période à laquelle ils voyageaient d'île en îles et d’archipels en archipels. Ils vivent grâce à la mer aujourd’hui encore et peuplent une grande partie de l'île de Koh lanta. Leur culture est articulée autour de la mer, ils sont de bons marins, de talentueux pêcheurs, et d'excellents plongeurs. Une fois par an, ils célèbrent le Roy Rua, (festival des bateaux) pendant lequel ils rendent hommage à leurs ancêtres et aux esprits, puis symboliquement, ils envoient à la dérive leur potentielle malchance sur un petit bateau de cérémonie qu’ils laissent couler au large. Les Sea Gypsies sont très superstitieux et le surnaturel fait partie de leurs traditions. Ils ont peur de l'hôtel où nous nous trouvons, car plus d’une centaine d’entre eux auraient trouvé la mort en ces lieux. Quand ? Dans quelles conditions ? Nous l’ignorons. Ils avaient l’habitude de venir pêcher autour de l'hôtel avant que cela ne leur soit interdit par l’ancien propriétaire, depuis que Johnny et sa femme (un Américain et une Thaïlandaise) ont repris le business, ils sont autorisés à revenir. Ils viennent tous les jours pécher devant le complexe, mais ne s’en approchent pas. Ils craignent particulièrement l’arbre que Riley me montre à nouveau. Il me confie que le jour où ils ont demandé à leurs coéquipiers thaïlandais d’aller clouer une pancarte avec le nom du domaine sur cet arbre, ceux-ci ont fait basse mine et remplirent leur mission presque dans la terreur. Les Sea Gypsies déclarent que sous cet arbre, beaucoup des leurs sont morts. La encore, on ne sait pas dans quelles conditions. Les Thaïlandais, ainsi que Koi le Balinais, croient à ces esprits et en ont peur.
Mais qu’en est-il du fantôme de cette Thaïlandaise étrangleuse ? Riley me raconte que les locaux la décrivent comme vêtue d’une longue robe traditionnelle près du corps. Elle apparaîtrait pour demander de l’aide, se montrant chaleureuse avec les occupants de la chambre et chercherait même à les faire rester. Parfois, elle serait agressive et tenterait donc de les étrangler. Tiens, ce comportement m'évoque trait pour trait celui des Thaïlandais de l'île de Koh Phangan sur laquelle nous avons passé quelques semaines. Les locaux pouvaient se montrer extrêmement sympathiques et changer de comportement très brutalement si les choses ne tournaient pas en leur faveur. Un arc-en-ciel de sourires et de gestes amicaux pouvait tourner en quelques secondes en menaces de mort. Il était toujours question d’argent et la violence avait pour déclencheur le refus de payer pour quelque chose d’absurde. Lorsque le refus est articulé, les sourires hypocrites s’effacent brusquement, les visages se crispent et les yeux noircissent.
Une amie végétarienne, qui vivait sur Koh Phangan, s’est fait brandir un gros couteau de cuisine sous le nez, car elle refusait de payer un plat de viande qu’on lui avait servie par erreur. Une grosse clef à molette fut l'objet de ma propre menace, lorsqu'à mon tour, je refusai d’offrir un casque neuf à une petite boutique de location de scooter pour remplacer celui que je n'avais absolument pas abîmé. Les postillons de colère et la promesse de briser nos affaires avec la grosse clef à molette eurent raison de mon portefeuille.
“Vous avez les moyens de payer !” Nous cracha au visage le couple de Thaïlandais comme note finale de ce requiem pour l'honnêteté et la bonne foi.
C’est drôle, ce couple à forcément plus d’argent que moi dans leur tiroir étant donné que si on venait à me voler ma carte bancaire, je ne ferai même pas opposition.
"Vous n’auriez pas dû payer !" M'a jeté la conductrice Thaïlandaise de mon taxi qui avait tout vu tout entendu. "Ils vous ont pris 2 fois le prix d’un casque neuf !" Renchérit-elle.
Tiens, c’est étrange, je n’ai pas eut l’impression d’avoir le choix. J'ai l'intime conviction que l’intervention d’un couteau de cuisine ou d’une grosse clef à molette est très significative de la fin des négociations.
En somme, les Thaïlandais insulaires descendants de pirates font leur business avec les touristes à leur manière, fort peu conventionnelles, certes.
Je demande à nouveau quelle est la chambre hantée par cette Thaïlandaise, à qui on a certainement dû faire des dettes. Riley me répond que personne ne désigne la même chambre, mais que vraisemblablement, il n’y en aurait pas une en particulier. Le fantôme viendrait rôder dans les chambres occupées. Il précise également que les chambres pourries des étages inférieurs, ne sont effectivement jamais louées, elles ne sont que des chambres en trop.

Ce soir, en allant au lit, les trois chiens de l'hôtel nous emboîtent le pas. Johnny et sa femme, les patrons, sont parti en déplacement pour quelques jours, les voilà réduit à dormir sur la plage. Une idée me vient. Dans mes moments de grande productivité, j’ai visionné des suggestions de YouTube à propos de chiens qui fixaient le coin vide d’une pièce, l’œil effrayé, sur une musique angoissante. D'après Internet, les animaux auraient le pouvoir de voir des choses que nous, humains, ne pouvons pas détecter. J’invite donc les 3 chiens pour une soirée pyjama dans notre chambre. Ils entrent, font le tour, deux d’entre eux ressortent presque immédiatement. Le plus vieux chien s’installe au pied de notre lit et commence une longue toilette testiculaire. Il ne se relèvera pas de la nuit, et n’aura aucune attitude étrange. Rassurée d’avoir un chien de garde, j’ai passé une excellente nuit.

Jour 4

11 h 00, nous transvasons nos affaires dans notre nouvelle chambre, roc 2. C’est exactement la même pièce, mais tout est inversé. J’ai l’impression d'être passée de l’autre côté d’un miroir. À nouveau, rien n’est inquiétant dans l’aspect cette chambre si ce n’est qu’elle était censée être habitée par les Allemands. Force est de constater qu’elle est toujours restée vide. Les Allemands occupent une autre chambre, depuis le début, nous avons toujours été seuls dans cette aile de bâtiment. Un silence lourd s'installe dans la pièce, pendant un instant de tension palpable, nous restons immobiles près du lit, nos regards se croisent et d’un commun accord implicite, nous ignorons cet événement troublant.
"J’ai trouvé ce qui clignotait avant hier soir !" Déclare Antonin quelques minutes plus tard.
Il actionne l'interrupteur d’une applique murale, celle-ci se met à flasher comme un stroboscope. Mais, qui a allumé cette ampoule au milieu de la nuit avant hier ?
"Par contre, on ne peut pas l'éteindre, elle reste plus ou moins allumée", commente Antonin.
C’est sûrement là l’explication ultime, il s’agit d’un faux contact. Sinon, quoi d’autre ?

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Pourquoi refuse-t-elle de s’éteindre ?

21 h 30, il fait nuit noire dans cette jungle dense. Nous nous apprêtons à passer notre première nuit dans cette nouvelle chambre. Tout est normal, si l’on met de côté la fameuse ampoule étrange, qui refuse de s'éteindre. Elle ne répond à aucun interrupteur et prend même l'initiative glauque de clignoter de temps à autre. Antonin part se doucher, je suis seule dans la pièce et plutôt à l’aise, jusqu'à ce que quelque chose d’anormal, au-dehors, attire mon attention. Sur le balcon, une lumière vacille comme si quelque chose prenait feu. Je reste figée un instant, mon rythme cardiaque s'accélère. Je fixe les colonnes de pierre du balcon sur laquelle se reflète la lumière orange d’une ampoule folle. Soudain, l’ampoule au-dessus de ma tête grésille, je lève le nez en l’air et recule aussitôt pour m’en éloigner. Bientôt, toutes les lumières de la pièce dansent et deviennent folles. Je suis figée, à quelques centimètres du lit, la panique circule dans mes membres paralysés. D’où je suis, je peux voir le reflet d’Antonin dans la baie vitrée. Il se frictionne sous la douche, nos regards se croisent. "Tu flippes ?" Me demande-t-il. Je ne réponds rien, mais je regrette de m'être mise en culotte, courir à moitié nue jusqu'à la réception pour me plaindre d’attaques de fantômes auprès des types de l’accueil me parait bien cliché. En parlant de cliché, il fallait qu’Antonin soit sous la douche pour que le fantôme se manifeste. Finalement, j’entends des voix et des rires provenants de notre ancienne chambre, nos nouveaux voisins viennent de rentrer. J’imagine que les fantômes ne peuvent agresser personne en présence de témoins puisque tout redevient soudain normal dans la pièce. Tout, sauf l'étrange lumière orange sur le balcon. Dans la salle de bain, l’eau ne coule plus.
"Ca y est, c’est fini ?” Questionne Antonin. "Pas tout à fait ", j'exhale bruyamment le contenu de mes poumons et fais quelques pas en direction de la porte vitrée. Je reste immobile une seconde, la main sur la poignée, confuse par le reflet du lit qui se mélange aux formes incertaines du dehors qui apparaissent et disparaissent au grès de cette anomalie lumineuse. Finalement, d’un geste franc, j’ouvre la porte. Ce que je découvre sur le balcon pourrait me faire sourire, mais je ne suis toujours pas complètement rassurée. Il s’agit d’une ampoule à led spécial qui reproduit le flamboiement d’une torche. Pourquoi n’y en a-t-il qu’une seule dans tous le bâtiment ? Mes observations m’ont conduite à conclure qu’en terme d’architecture, le souci du détail n'est pas largement répandu sur ce coin de la planète.

Au moment de nous coucher, Antonin décide de dévisser l'ampoule désobéissante pour l'éteindre. Il s’approche de l’applique, presse ses doigts sur le verre chaud, fait un tour, puis deux. Le culot se dévisse lentement, et le filament s'éteint enfin. Nous n'avons pas le temps de nous sentir satisfait que presque immédiatement, au plafond, une nouvelle ampoule s’allume toute seule. Je ramène tous mes membres en boule contre moi et tire la couette de protection anti-paranormale. Antonin, les doigts encore posés sur la première ampoule éteinte, fixe la deuxième silencieusement. Il me jette un regard surpris. "Ca fait flipper ? questionne t-il.
-Non", lui répond-je d’un ton peu convaincu. Je ne veux pas créer une panique communicative et tente de garder mon angoisse aussi discrète que possible. Après quelques secondes d'hésitation, il se poste au milieu de la pièce et entreprend de grimper sur une chaise pour dévisser cette nouvelle ampoule énigmatique. Il glisse, la chaise se soulève, il manque de tomber. Mes muscles sont raides, prêts à bondir hors de la pièce. Je suis sur le point de faire remarquer de quelque chose ne veut pas que nous éteignons la lumière, mais Antonin m’interromps : "Ah ok, j’ai compris, les deux ampoules sont branchées sur un seul dimmer"
Je le regarde, écarquillée.
"Tu sais, c’est ce qui permet de doser la lumière comme pour une lampe halogène. Tu peux monter et baisser l'intensité. Bref, leur montage est foireux, c’est ca qui fait tout bugger”

Il s’approche de la porte d'entrée et coupe l'électricité de la chambre avant de venir se coucher.
"Ils ne sont pas forts en branchements électriques les Thaï, c’est tout."
J’aurai moi aussi certainement décidé de penser à un mauvais branchement, si je n’avais pas entendu parler de ces histoires d’esprits d’Urak Lawoi. Tous les jours, je conditionne un peu plus mon esprit à être témoin d’une apparition, pendant qu’Antonin, par son stoïcisme, ramène à ma mémoire le comportement que je devrai normalement avoir.
Ce cas de figure me rappelle une soirée film d’horreur avec une amie. Elle s'était endormie presque instantanément sans que je ne m’en aperçoive. Lorsque le dernier acteur meurt, attaqué par une créature des ténèbres, je me renseigne sur l'état d’esprit de ma copine et préconise la visualisation de quelques sketches d'humoristes avant d’aller se coucher. Je n'obtiens aucune réponse et réalise avec horreur qu’elle est endormie. Je suis seule face aux créatures. Je lui secoue l'épaule, elle ouvre les yeux, remue les jambes, et me demande machinalement : "C'était bien ? "Puis comme prévu et redoutée, elle déclare qu’elle va se coucher, me laissant gérer seule les manifestations paranormales qui suivent systématiquement tout bon film d’horreur. Ce décalage d'état d’esprit m’amuse. Pendant que dans le noir d’une chambre désormais douteuse, je concocte une ratatouille d'idées noires, mon amie dort paisiblement, une jambe hors du lit. J’entends un grincement suspect dans le couloir qui me déclenche la chair de poule, ma copine se lève et progresse dans le noir complet jusqu’aux toilettes, ignorant complètement la menace imaginaire qui maltraite ma vessie.

Jour 5

8 h 00, un orage gronde au travers du feuillage de la jungle, la lumière est tamisée par les nuages, le clapotis de la pluie résonne tout autour de notre chambre. Dans ces conditions propices, nous décidons de retourner dans les bâtiments du fond de la jungle pour cette fois, pénétrer les chambres abandonnées. Arrivée devant la pièce la plus cauchemardesque du complexe, je décide de filmer. Les yeux rivés sur mon écran, j'essaie d’activer l’appareil photo, mais les gouttes de pluie malmènent la fonction tactile de l’appareil. Je jette à nouveau un coup d’œil autour de moi, je suis seule sur cet inquiétant perron, Antonin a disparu.
"Antonin ?"
Soudain, son visage apparaît à la fenêtre depuis l'intérieur de la chambre verdâtre à l'alcôve ténébreuse. Je sursaute, il ricane. Pour son esprit saint ce n'était qu’une simple pièce vide attaquée par le moisi, il ignore tout de la créature imaginaire qui habite l'alcôve juste sur son flanc droit. Comme le disait Koi, si l’on n’y croit pas, on est en sécurité. Je pénètre les lieux avec moins d’aisance. Je me sens oppressée, les murs sont trop près de mes épaules, l’air est moite, ma lampe torche ne peut éclairer qu’un pan de mur après l’autre. Il est difficile d'être parfaitement cohérent en affirmant qu’il n’y a rien dans cette pièce et que l'âme étrangleuse n’existe pas. Beaucoup croient en Jésus et ses miracles, mais n’en n’ont que des récits, aucune photos ni vidéos ne s’imposent comme preuve. Beaucoup ne croient pas en Dieu, pourtant combien oseraient entrer seuls dans une église pour blasphémer ouvertement ? Combien oseraient répéter le nom de Bloody Mary 3 fois devant le miroir de leur salle de bain, un soir, seuls chez eux ? Ou bien, flâner seul dans le noir entre les tombes écroulées d'un vieux cimetière indien ? Si la crainte existe, alors il existe quelque chose, peut importe ce que c’est. Ce n’est peut-être pas palpable, ni visible, ce n’est peut-être pas ce à quoi l’on s’attend, mais quelque chose existe et peut être dangereux si on le décide. La force de l’esprit est souvent sous-estimée et mal comprise. Les placebos soignent des personnes souffrantes, des microbes imaginaires rendent malade les psychosomatiques, les mythomanes finissent par croire à leurs mensonges. D’une manière ou d’une autre, à la force de notre esprit, nous faisons exister quelque chose, nous lui donnons des contours, une odeur, un son ou une consistance et finalement, nous lui permettons de nous nuire.
“Si l'on y croit, alors ils peuvent venir, si l'on n’y croit pas, alors ils nous laissent tranquilles” (Koi) Dans cette obscure pièce verdâtre, il y a quelque chose, le soir près de mon lit, elle y est aussi.

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Il y a quelque chose

Jour 6

Je ne sais pas quelle heure il est, mon téléphone n’a pas chargé cette nuit. Les prises de la pièce ne fonctionnent plus, il n’y a plus de courant dans la chambre. Rendus à la cuisine de l'hôtel, le chef cuistot nous annonce qu’en raison d’une mesure punitive pour les habitants de l'île, l'électricité sera coupée toute la journée. Les Thaïlandais se sont aventurés à une manifestation qui n’a apparemment pas eu l’effet escompté sur le gouvernement. Le petit-déjeuner sera constitué d’une tartine molle, de beurre fondu et d’une banane. Cela fera très bien l’affaire. Le chef disparaît dans sa cuisine avant de nous crier quelques chose depuis ses fourneaux. Je ne comprends pas ce qu’il demande et pénètre timidement ses locaux. Ce que je découvre me fait sourire d'étonnement. Notre ami se tient debout dans le noir, devant son plan de travail et étale du beurre a l’aide d’une lampe frontale. "Vous voulez du café ?" me demande-t-il. Il pointe un réchaud à gaz en expliquant qu’il est possible de faire bouillir de l’eau. J’accepte et m’excuse devant l’effort fourni.
Nous sommes attablés et repus, nos deux ordinateurs fermés devant nous. Pas de courant, pas de travail. Qu’allons-nous faire de cette journée de congé forcé ? Riley apparaît sur la terrasse, un cocktail vodka orange à la main, j’ai soudain une idée.
"Day drinking !" je crie assez fort pour que tout le personnel entende l’information. Quelques minutes plus tard, nous sommes tous assis autour du bar des pirates. Je presse alors énergiquement le poulet en plastique qui pend à une corde au-dessus de ma tête. Le cri ridicule qu’il émet est en ces lieux est une alarme pour le "bamboozle". Le "bamboozle", c’est une branche de bambou percée de 6 trous, destinés à maintenir 6 shots de rhum. Une fois le poulet pressé, il est interdit de renoncer ou de s'éclipser. Le barman remplis les 6 petits verres, les insère dans le bambou et fait ensuite le tour du bar pour venir se positionner avec le reste du groupe. Une ligne bien droite est formée, les plus grands sur les extrémités et les plus petits au centre, nous crions "Bamboozle !" Tous en cœur et basculons la branche.
La première fois que j’ai vu ce poulet pendu au-dessus du bar, je l’ai pressé 2 fois de suite, ingénue, avant d’apprendre la leçon.
Satisfaits, de la journée qui s’annonce, nous nous congratulons de cette bonne idée qu’est la cuite diurne. En effet, celle-ci s'avère être la solution idéale lorsque l’on souhaite être fonctionnel le jour suivant. C’est là une partie de la sagesse des trentenaires. Ce n’est pas un jour à se morfondre sur le temps qui passe et les jeunes années qui s'égrainent, je propose de retomber en enfance. Je pars dans la jungle à la recherche de noix de coco pour fabriquer un jeu de plage géant. L'humidité extrême de la forêt tropicale nous offre une collection de fruits pourris au contenu écoeurant. L’odeur nous fait porter une main protectrice au visage lorsque Riley, équipé d'une machette, fend les noix de coco en deux sur la plage. Nous découvrons tout de même une paire de fruits préservés et collectons aussitôt leur eau délicieuse pour agrémenter les cocktails qui coulent en flot continu. Divers jeux sont installés sur le sable, loin de l’arbre maudit. L'équipe du staff et nous-même formons des groupes. Nous jouons comme des enfants et buvons comme des pirates, interrompus sporadiquement par les chiens voleurs qui s’emparent de nos affaires. Le soir approche et la nuit tombe très vite comme à son habitude à ces latitudes. Bientôt, nous ne distinguons plus le contenu de nos verres ni le visage de nos interlocuteurs. Je décide de partir à notre chambre collecter nos lampes torches. Portée par le courage que l’alcool infuse dans mes veines, je brave seule et pied nu l'obscurité de la jungle, ignorant avec grâce la menace fantôme. Le pas lourd et décidé, j’engage l’ascension de la première volée de marches et piétine aussitôt un pauvre escargot. Je suis figée d’horreur lorsque jaillit à mes oreilles un bruit similaire à celui d’un paquet de chips dans une poignée de fer. Le dégoût et la peine me font ouvrir grand les yeux. Non loin de m’énucléer, je garde la pause un instant avant d’oser soulever doucement l’arme du crime. Un courant d’air souligne l'humidité dont l’homicide avait recouvert ma voûte plantaire. Je n’ose pas contempler mon atroce méfait et repars sur la pointe des pieds, le corps courbé sur le sol afin de repérer les éventuels membres de sa famille dans les alentours. Je viens à nouveau de répandre la mort sur ce site maudit.

Jour 7

11 h 00, je me réveille les cheveux mouillés. Ah, oui, le bain de minuit dans la piscine. Je ne me souviens pas de la moitié de la soirée et j’ai dormi comme une tombe. Tiens, j’ai une impression de déjà vu.
L'électricité est revenue, je n’ai pas branché mon téléphone hier, je n'ai toujours pas de batterie. Je laisse l’appareil vide sur la table basse, il m'intéresse de moins en moins. Au petit-déjeuner, Riley nous remémore les frasques de la veille. Le chef cuistot avait pris congé nous laissant l’estomac vide sur la plage, comme les rescapés d’un naufrage. Nous étions alors partis en mission au travers de la jungle, à 3 km/h sur un scooter, pour braquer le premier mini market ouvert à ¼ de route de l'hôtel. Chargés de sandwiches au fromage, nous avions dû faire face à la plus pure des déconvenues, la cuisine était fermée à clef. Dépités devant tout ce fromage qui ne demandait qu'à fondre, Antonin a passé plusieurs minutes à crocheter la serrure avant que sésame ne s’ouvre. C’est ainsi, les papilles et l’estomac contenté, que notre charmante équipe ivre a pu s'en retourner décuver tranquillement dans leurs quartiers. Une action clairement héroïque d’Antonin ce soir-là. J'ai soudain le souvenir douloureux du dernier toast succulent, emporté sadiquement par l'équipe des chiens.
Quelques crises de fou rire plus tard, je prends un instant pour appréhender l'étrange soulagement que j'éprouve à avoir gagné une nuit de tranquillité. Force nous est de constater que les fantômes de l'hôtel laissent les gens ivres en paix. 13 h 00, nous nous rappelons de nos obligations professionnelles et sortons nos ordinateurs.
14 h 00, le cri de Riley nous tire de notre concentration. Sa voix provient du 4e bungalow.
"Guys !" Son ton est pressant.
Koi, Antonin et moi-même, nous précipitons dans sa direction pour nous retrouver nez à nez avec un énorme varan, de la taille d’un jeune crocodile. La vision de ce reptile ne nous est pas étrangère grâce à 7 mois passés en Asie, en revanche, la taille de ce dernier est inédite. Un chien nous a emboîté le pas et le voilà qui s’approche de l’animal. Sans oser nous interposer, nous nous contentons de crier pour le ramener à nos pieds. L'immense lézard stoïque ne bouge pas un membre, mais fixe intensément notre compagnon. À nouveau, nous tentons de le rappeler à nos pieds, Riley ricane, il s’approche d'un pas décidé et tire le chien par le collier pendant que de l'autre main, il tâte audacieusement la queue du reptile. L’animal à sang-froid n'effectue que quelques pas nonchalants dans la direction opposée de son assaillant et s'immobilise à nouveau. J'observe les coups de sa langue longue et fine qui tâte l’air. Depuis les premières heures sur ce coin d'île, les seules menaces qui accablent l'hôtel n'ont rien de spectrales. Loin de contenter mes fantasmes de scénariste d'horreur, la jungle confirme le compte-rendu des récits d'aventure que je suis avec intérêt. Il n’y a de manifestation en ces lieux que celle de la nature elle-même.
De retour sur ma chaise, devant mon ordinateur, je fais face à la déception qui apparaît nue pour la première fois à ma conscience. Au fond, j'espère qu’il se passe quelque chose. Non pas que je veuille mon nom dans les premières lignes des faits divers, non, mais peut être aimerai-je avoir au moins le doute, que quelque chose nous attend tous derrière la ligne d'arrivée.

21 h 00, nous rentrons pied nus, mais cette fois avertis, jusqu'à notre chambre possédée. Ce soir, il ne semble pas y avoir âmes qui vivent aux alentours. Comme nous-même, l'équipe est épuisée. Nous progression silencieusement sur le gravier, nos ordinateurs sous le bras. Quelques veilleuses de jardins font office de phares timides. Nous dépassons les premiers bungalow en forme de bateaux, et nous engageons vers la jungle sombre ou nous résidons. Un bruit sourd nous frôle le crâne, nous sursautons. "Qu’est-ce que c'était ?” Nous ne faisons plus un geste, les rétines perdues vers les étoiles. Soudain un cri dans l’arbre, tout prêt sur notre gauche, m’arrache un hurlement de surprise. Je bondis sur Antonin qui m’agrippe à son tour. Une poignée de secondes me sont suffisantes pour reconnaître une mauvaise odeur délicieusement familière. Mon nez est catégorique, mes yeux inspectent le sol pas acquis de conscience. Quelques fruits trop mûrs jutent sur les graviers accompagnés des tas secs de leurs pelures sucées consciencieusement. Un large sourire remplace l’effroi sur mon visage, je me tourne vers Antonin, je n’ai pas le temps de prononcer un mot que mon temps de parole est couvert par quelques plaintes stridentes provenant des branches au-dessus de nos têtes.
"T’entends ça ?" Je questionne Antonin un doigt pointé vers le ciel comme s’il pouvait pénétrer ma mémoire et comprendre aussitôt la situation.
"Ce sont des renards volants !" Mon nez et mes oreilles sont absolument formels tandis que mes yeux sont rivés sur l’arbre d'où proviennent les vocalises disgracieuses. Je hume l’air comme un animal, "ca pue ! ceux sont elles !" Je ris.
Une voix nous interpelle, provenant de 3 bungalows en arrière : "Hey guys, are you ok ?" C'est Riley qui s'étonne de mon hurlement.
"Everything is ok, It’s just flying foxes !" Je l’entends fermer sa porte et progresser jusqu'à nous sur le gravier. Je me tourne vers Antonin, j’ai toujours le doigt pointé vers quelque chose qu'il ne voit pas encore. Je suis presque hystérique de satisfaction, sans parvenir à rassembler mon vocabulaire. À nouveau, nous sommes frôlés par un objet volant identifié.
"Nom de Dieu ! La taille de cette chauve-souris ! S'écrit Antonin, soudain conscient de l'évidence qui était mienne depuis plusieurs secondes.
Les chauves-souris géantes existent et sont communément désignées par le terme de "Renards volants" car elles sont aussi mignonnes rousses et innocentes qu'un renard. Leur taille n’est pas tout à fait celle d’un vrai renard, mais pour nombre d’entre elles, très proches de celle d’un chat. Mon sourire béat ne me quitte plus, j'ai appris à aimer ces charmantes créatures nocturnes, les nommer, les reconnaître et m'en occuper comme des enfants, pendant mon séjour en temps que "wildlife rescuer" dans la jungle australienne, au-dessus de Cairns. "Elles sont gentilles, curieuses et surtout complètement vegan" Explique-je à Antonin alors que Riley nous frôle maintenant les épaules.
"Elles sont là pour sucer les fruits mûrs de cet arbre" J’ai l’impression d'être le narrateur d’une émission de nature et découverte sur Arte.
Je continue : "Elles ne peuvent pas digérer quoi que ce soit de solide et se contentent de sucer toutes sorte de fruits tropicaux avant d’en cracher les peaux et les matières solides sur le sol" Je pointe un machouillis immonde de matières végétales près de nos pieds. Nous prenons tous quelques secondes pour nous appesantir sur leurs masses énormes, leurs cris et leur ignoble odeur, avant que la fatigue ne nous rattrape.

Nuit noire

J’ouvre les yeux. Je ne sais pas quelle heure il est, je roule sur le dos, je replie mes membres à l'intérieur du lit, plus près d'Antonin qui dort profondément. Mes scénarios sinistres quotidiens m’envahissent l’esprit et m’empêchent de me rendormir, comme depuis le premier jour de notre arrivée à pirate paradise. Dans la salle de bain, la lourde fuite d’eau fait raisonner son éclat fracassant contre le carrelage. À nouveau, telle une chouette, je fixe le plafond, puis frénétiquement les contours sombres de la pièce. Je sais qu’elle est là, tout près de mon lit, cachée dans l'alcôve sombre de la chambre où elle sait que je ne peux pas la voir. Elle y réside depuis que je lui ai permis d’y exister. Elle observe mon insomnie et attend que mes yeux fatiguent pour venir poser son menton sur mon matelas, tout près de mon visage. Je rouvre les yeux en panique, mon cœur s’emballe, la pièce est noire. Je recule mon corps loin des bords imaginaires de ma vulnérabilité. Quelle heure est-il ? C’est maintenant une obsession que je n’ose pas contenter. Et s'il était 3 h 30 du matin ? Évidemment, je ne suis pas étrangère aux histoires paranormales et m’en régale depuis toute petite. Il est très souvent question de cette heure précise, 3 h 30 du matin, qui se veut un portail obscur vers l’au-delà. Si une entité devait pénétrer nos chambres, elle aurait apparemment toutes les raisons de choisir cette heure. Les sources sont discutables et les récits me font sourire. Cette nuit, je ne ris pas. Et s'il était 3 h 30 du matin ? Et si il avait toujours été 3 h 30 du matin, chaque nuit, depuis le début, à chaque fois que je suis éveillée sans raison ? Je balaie le matelas d’un revers de la main et trouve mon téléphone, chargé cette fois. Je me presse un peu plus contre Antonin et après quelques secondes d'hésitation, presse le bouton de déblocage. La lumière vive brûle mes rétines et sûrement celles d'Antonin au travers de ses paupières puisqu’il se retourne et me serre dans ses bras. Ce geste rassurant n’efface pas l’atroce nouvelle qui s’imprime sur ma cornée. 3 h 30 am. Je retourne l'écran malfaisant et étouffe sa lumière contre le matelas. Je dépêche une main craintive vers nos chevilles pour remonter le drap brûlant sur nos corps en danger. Quelques douloureuses secondes suspendent le temps. Ma peau s’humidifie, mes tempes suivent le tempo de mon cœur. Je saisis la télécommande de la climatisation, toujours judicieusement placée à portée de main moite de terreur, et l’actionne. Je formule une prière désolée pour les ours polaires et m’endors finalement.

Jour 8

8 h 30, Riley a cette fois mis de la vodka dans son café. Concentrés, nous ignorons cet appel à la journée productive avortée et nous concentrons plutôt sur les rendus de travaux pour nos clients qui ne paient pas leurs dettes.
“Toujours rien sur ton compte ?” Toujours rien sur nos comptes. Nous passons quelques coups de fils de relance infructueux. Nos créanciers affichent toujours leurs grands sourires imperturbables et aucune question ni encore moins de relance ne nous sont adressées.
15 h 00, les lignes des textes que je tente de rédiger se chevauchent sur mon écran, je décide de faire une sieste. Je referme l'écran de mon ordinateur et me dirige vers le grand hamac étendu près du bar des pirates. Une fois postée à son flanc, je remarque un détail du décor jusqu'ici ignoré. La couche frêle est suspendue au-dessus de gros coquillages aiguisés, formants des pointes douloureuses. Je lis sur une enseigne humoristique à portée de museau : "Have a good rest" Je rebrousse chemin et me vautre sur un pouf gorgé de polystyrène que j'immerge dans la piscine pour un peu de fraîcheur. Quelques minutes, plus tard, Antonin vient s’asseoir près du bord et plonge ses pieds dans l’eau.
"On va faire du kayak?" Me demande-t-il la mine réjouit. Nous mettons le kayak à l’eau quelques mètres après l’arbre maudit, là où les récifs sont les plus praticables. Sur les conseils de Riley qui assiste au départ, nous devons nous presser et revenir seulement quelques heures plus tard à cause de la marée. Il nous recommande de pagayer jusqu’à la petite île d’en face et d’en ramener les fameux coquillages pointus pour terminer son œuvre masochiste sous le hamac. Les premiers coups de pagaies sont laborieux, nous ne parvenons pas à nous caler sur le bon rythme. Le kayak dérive et tourne sur lui-même. Quelques minutes plus tard, notre coordination est bien meilleure, mais rien n’y fait, le kayak fait des pirouettes. Nous sommes tantôt poussés vers l’arbre hanté, tantôt emportés par le large sans réellement rien contrôler. Nous redoublons d’efforts, je suis déjà fatiguée. Finalement, nous parvenons à élaborer une technique et faisons cap vers la petite île. Nous avons le vent de face, nous arrêter de pagayer nous échouerait, à terme, sur les récifs de pirate paradise. Je me retourne vers l’arbre qui devient de plus en plus petit et déclare soudain : "C’est le courant ! S’il y avait une tempête, on serait explosés dans les récifs."
Selon la légende, Thor frappait son marteau quand il était en colère et Poseidon usait de son sceptre pour soulever les vagues. Un jour, l'humanité a compris les vents et les tempêtes ainsi que l’orage et l'électricité statique. Ce pauvre arbre endosse la responsabilité de ses voisins les récifs, le courant et le vent. Au fils des âges, il a toujours fallu que nous trouvions une explication mystique pour combler les trous de notre ignorance et notre incompréhension.
“L’arbre une atroce coïncidence”
À peine ai-je terminé mon exposé, qu’un crabe nous croise, dérivant à toute allure, fermement cramponné sur une sandale en plastique. Nous le retrouverons ce soir, lui et sa chaussure, près de l’arbre que je viens d'innocenter.
22 h 00, nous sommes en pleine discussion houleuse avec Riley. Il ne veut pas admettre que je voyage depuis plus longtemps que lui. Cette conversation est ridicule, nos vies ne sont pas un concours, mais son aplomb et sa mauvaise fois m’amusent.
Il y a une chose que j'apprécie particulièrement depuis que j’ai quitté la France et ma place dans la fourmilière, c’est le droit à la reconnaissance de l'Etre plutôt que du Paraître. La parure ainsi que le rang social n’ont plus aucune valeur, les individus sont nus sous leur sac à dos et ne peuvent espérer briller que par leur attributs moraux. Sur la route, il n’y a pas de panier où ranger les gens, nous sommes tous égaux par défaut à la première rencontre. Ainsi, les premières questions posées ne sont jamais : "Tu travailles dans quoi ? Tu vis dans quel quartier de Paris ? T’as fait quoi comme études ?"
Souvent, même les prénoms ne sont dévoilés qu’au moment de nous séparer, lorsqu’il nous faut renseigner ce champ dans nos répertoires téléphoniques. Nous ne cherchons plus à nous différencier et nous positionner les uns par rapport aux autres, mais véritablement partager quelque chose entre êtres humains égaux. Il n’y a plus de patrons ou de salariés, de stagiaires ou de CDI, de smicards ou d’ISF, de rive gauche ou de rive droite, de Vuitton ou de Tati. Il n’est plus question d’une pyramide d'égaux en mal de reconnaissance dans laquelle les individus cherchent à se mettre les uns au-dessus des autres. À la place, il y a un cercle de partage exempt des futilités des sociétés modernes. C’est un peu comme récupérer l'innocence de l’enfance et inviter des inconnus à notre table pour une partie de cartes, s'asseoir près d’un voyageur et lui demander de nous dévoiler sa bucket list plutôt que son CV.
Ma curiosité est attisée par le comportement de Riley qui clairement ce soir là, veut être reconnu pour quelques chose et gagner un rang au dessus de nous. Il est rare qu’on me demande depuis combien de temps que je voyage. D’ordinaire, quand on me pose la question, j’obtiens comme réponse de la part des voyageurs : “Oh cool !”, les touristes ou les locaux sont simplement surpris, certains posent des questions pour comprendre ce mode de vie qui leur est étrangers, d’autres passent leur chemin car vraisemblablement je ne répond pas à leur besoin d’identification. C’est la première fois qu’on prend ma réponse pour un défi et qu'on la transforme en concours. Riley veut que je définisse "Voyage". Je dois selon lui soustraire tous les mois passés à travailler au même endroit. 6 mois à Sydney en tant que cuistot, ce n’est pas voyager, c’est vivre à l'étranger.
"Très bien, réponds-je, on retire 6 mois, ca fait toujours 3 ans et 6 mois, t'es battu mec”
Antonin est hilare. Riley n’a pas terminé. Il faut maintenant que je retire chaque journée passée avec un salaire versé par le pays où je me suis trouvée.
"C’est absurde, je vis sur les routes depuis 4 ans, les jobs de backpackers font partie du voyage, je ne vais pas soustraire tous les mois passés à ramasser des fruits ou torcher le cul des vaches, si ? Je me lève pour me resservir un verre tout en enfonçant le clou : je comprends que ton estime en prenne un coup, t'es battu, c’est pas facile à admettre, c’est moi qui possède la plus grosse, durée de voyage à mon actif. Arrête de te débattre et soumets toi devant mon passeport."
Alors que dans un dernier élan de mauvaise fois, il critique mon élocution que 4 années de voyage n’ont pas suffi à rendre assez intelligible à son goût, nous sommes brusquement réduits au silence par un hurlement humain provenant de la jungle. Nos regards sont braqués dans la même direction, l'obscurité ne donne pas de réponse à la question que nous nous apprêtons à poser : "C'était quoi ?" C'était un hurlement puissant de type féminin, avec un timbre et une intensité qui évoque aussi bien la terreur que la rage.
J’ose demander :“Ca peut être un animal, comme un singe hurleur ?” Riley est formel, il n’y a pas de singe capable de produire ce son sur cette île. Je suis très angoissée à l’idée de confirmer l’origine du hurlement qui m’a semblé provenir de derrière les chambres hantées. Antonin et Riley pointent maintenant cette même direction.

  • Qu’est ce qu’il y a derrière notre chambre, après la jungle ?"

  • Rien" me répond Riley, "seulement la jungle"

Puis, comme il se met à ricaner, je le soupçonne de cacher quelque chose pour se délecter de notre désarroi.
Mais, il reprend un peu de sérieux et se dédouane : "Non, sérieusement les gars, je ne sais pas ce que c'était et il n’y a rien derrière vos chambres." Malheureusement, je ne décèle aucune fourberie dans son attitude. Mes méninges s’entrechoquent, peut-être qu’au matin, je trouverai une explication à cette nouvelle bizarrerie, comme pour presque toutes les autres jusqu’ici. Il me faut relancer un sujet de conversation pour ne pas laisser la tension s'installer : "C’est vrai que ton français est nettement mieux prononcé que mon anglais. Ne t’embarque pas sur ce terrain, tu y seras perdant aussi. Tu parles combien de langues mise à part la tienne, après tous ces voyages que tu as fait ?”
La pathétique querelle est relancée, nous oublions le fantôme étrangleur en colère qui nous attend derrière notre chambre.

Bientôt, je tombe de sommeil. Antonin s’est fraîchement embarqué sur des sujets de conversation plus matures et intéressants et ne compte pas quitter le bar. Je décide de patienter. Je pique bientôt du nez et on me fait vite remarquer que je ferai mieux d’aller me coucher. Je ne veux pas avouer que j’ai peur de retourner à la chambre toute seule, après le hurlement que nous y avons entendu. Il est important pour moi qu’on ne reparle pas de cette histoire afin de pas créer de psychose au moment du coucher. Nous sommes les prisonniers de cette situation et il m’importe de la rendre vivable. Je prétexte que j’ai seulement besoin d'un remontant et me lève me pour me servir un verre. L’alcool et la fatigue font un cocktail surprenant. Le cerveau s'émancipe de tout contrôle et se met en veille comme un écran d’ordinateur. Antonin a la parole depuis quelques minutes, je fixe la table droit devant moi, sa voix se transforme, ses mots se déforment. Des fourmis noires recouvrent progressivement mes rétines et ma tête plonge en avant. Je relance la machine in extremis et reprend le contrôle des muscles de mon cou juste à temps. Personne ne semble remarquer. Je secoue la tête, comme on remuerait la souris d’un ordinateur. J’ai à nouveau quelques minutes avant la mise en veille. Je suis quelque part entre rêves et réalité, la tête haute, dans un effort surhumain. Les mots de Riley passent le filtre délirant de mes neurones épuisés et se transforment en français pour former des phrases sans aucun sens. La main vigoureuse d’Antonin s’abat sur ma cuisse faisant presque court-circuiter mon système cardiaque. "Bon, on va se coucher ?"
Quelques rires moqueurs accompagnent son geste "She was gone !"
Je marche devant, les yeux rivés sur le sol. Malgré l'obscurité, je distingue une colonie de termites en sortie nocturne dont le cortège recouvre presque entièrement une des marches qu’il nous faut enjamber. Le cri d’Antonin, accompagné de quelques jurons, m’indique que la manœuvre d'évitement ne fut pas un succès. Il danse à présent une gigue de douleur. J'observe impuissante sa silhouette agitée. Alors qu’il secoue un pied pour le débarrasser des termites qui le mordent, il pose l’autre sur cette même marche infestée. Finalement, nous parvenons à la porte de notre chambre. Je fais face à une serrure fermée. Antonin se penche sur moi et déverrouille la porte. Il me pousse légèrement à l'intérieur de la chambre complètement noire, afin de se dégager l'accès au compteur électrique. Je suis debout dans l'obscurité, immobile sur les premiers centimètres de carrelage de notre chambre hantée. Je fixe droit devant moi, mon regard se perd dans les ténèbres qui l’aspire, j’attends qu’Antonin trouve le bon bouton pour actionner la lumière. Il me semble sentir une présence tout près de mon visage, je n’ose pas tendre les bras pour vérifier ce qui me semble de plus en plus évident, quelque chose se tient devant moi.
“Antonin vite !”
“Attend deux secondes, je ne trouve pas le truc…”
Mes yeux percent l'obscurité, je commence à distinguer une forme énorme, vêtue de longs habits, qui semblent flotter dans les airs à quelques centimètres de mon corps. Mon cœur s’embrase, ma pilosité se dresse jusqu'à créer une douleur, ma vision se précise davantage, la forme devient plus nette. Enfin, ma gorge se libère et délivre un hurlement puissant et strident avant que mon corps ne se délie pour bondir en arrière. Je bouscule Antonin qui bloque la sortie, juste au moment où il parvient à éclairer la pièce. Nous sommes vautrés l’un sur l'autre dans l'encadrure de la porte d'entrée, mon visage crispé par la terreur est pressé contre son torse. À quelques centimètres seulement de nous, immobile dans l'entrée de notre chambre, droit comme "i" et mesurant près d’un mètre 90, s'érige un abominable porte-manteau couvert de serviettes qui sèchent. Plus tôt dans la journée, Antonin a prit l'initiative saugrenue de déplacer ce porte-manteau initialement posté près de la baie vitrée, pour venir imposer sa vision cauchemardesque tout contre la porte d'entrée. J’ai mal à la gorge, j’avale un peu de salive. Mon cri a déchiré le silence de la nuit et irrité mes mucosités. Tout le monde a dû m’entendre, voici le second hurlement énigmatique de la nuit. Celui-là au moins, nous savons d'où il vient.

Jour 9

Un torrent s’est formé sous nos fenêtres et charrie de gros objets sur son lit. La jungle impose ses reflux d’eau de pluie, indifférente aux humains et leurs constructions. Le déluge est impressionnant, les gouttes sont géantes. Pendant notre progression jusqu’au restaurant, j’ai le temps de me mettre dans la peau d’une fourmi. Nous croisons Riley sous un parapluie de fortune, une feuille géante arraché à un arbre tropicale. Je rajoute aussitôt cette astuce à ma liste de d’idées de survie en milieu tropicale.

Jour 10

Au petit-déjeuner, personne ne prend plus nos commandes. Nos tartines sont amenées à table peu après notre arrivée accompagnées de nos cafés sans sucre. Nous débarrassons nos assiettes et les rapportons à la cuisine, nous faisons le ménage dans notre chambre, nous retirons les feuilles de la piscine. Nous n’avons plus à faire à des employés, mais à des amis. Nous sommes tous en colocation dans une résidence paradisiaque. J’en apprends un peu plus chaque jours sur les Thaïlandais et leurs superstitions. L’animisme semble être omniprésent dans tout le pays. J’apprends que beaucoup d’hommes politiques Thaïlandais prennent leurs décisions en fonction de l’astrologie, des superstitions ou même des sorts. Les esprits se dissimulent tout autour de nous, pétris de bonnes ou de mauvaises intentions. Dans le respect du mythe du bien et du mal absolue, il y a les bons et les mauvais esprits. Les bons esprits protègent, les mauvais attaquent. La superstition prend ensuite le relais pour créer des règles autour de ces croyances. Il est préférable de ne pas stationner trop longtemps dans l'encadrure d’une porte d'entrée, car les mauvais esprits en profitent pour se faufiler dans les maisons. Il ne faut pas regarder entre ses jambes lorsque l’on marche sur la plage, car alors un fantôme y apparaîtrait. Lorsqu’une maison est construite, selon les Thaïlandais, les bons esprits sont chassés de la terre par ses fondations. Pour éviter de les vexer et de s'attirer leur foudre, un petit temple doit être construit dans le jardin et décoré avec soin pour y accueillir les esprits SDF. Les superstitions et les croyances ne sont pas toutes liées aux fantômes, la liste est longue, je décerne cependant une mention spéciale "pouce en l’air" pour mes 3 préférées :
Numéro 1 : ne montre pas un arc-en-ciel du doigt sinon ton doigt tombera.
Numéro 2 : n’espionne pas la nudité de ton prochain sinon tes yeux fondront.
Numéro 3 : il y a un lapin sur la lune.
Depuis tout ce temps, les Thaïlandais ainsi que d’ailleurs une poignée d’autres cultures, détenaient une information capitale sur la vie extraterrestre et la possibilité de subsistance sur un satellite, mais le reste du monde n'en sait rien. Si l’on observe la lune lorsqu’elle est pleine, on peut voir le lapin. Il y réside depuis qu’un Dieu l’y a envoyé vivre en récompense de son sacrifice. Cette divinité est un jour descendue de la lune pour rendre visite aux animaux de la forêt sous la forme d’un mendiant affamé. Tous les animaux participèrent à son sauvetage et apportèrent leur pêche, leur chasse ou leur cueillette au pauvre homme. Tous, sauf le lapin qui ne trouvait rien que de l’herbe et autres fleurs dont l’homme ne pouvait se repaître. Dévasté par son échec, le rongeur demanda alors à ce qu’on allume un feu pour qu’il s’y allonge afin d’offrir sa propre carcasse pour nourrir l’homme. Le Dieu, ému, le gracia et l’emmena vivre sur la lune avec lui. Il y est aujourd'hui encore, pour des raisons qu’on ignore, la NASA n’a jamais souhaité rendre l’information publique.
Je trouve beaucoup d’information à propos des fantômes thaïlandais sur Internet, car ils sont nombreux à hanter le pays. Je sélectionne une liste de leurs profils et activités préférées que je passe en revue. Parmi eux, 3 noms retiennent mon attention.
Pee Pret: cet esprit est décrit comme étant très grand et maigre, de la taille d’un arbre. Il a de longs bras qui évoquent des branches et il serait constamment affamé à cause d’une bouche trop étroite pour nourrir son homme correctement. Il n’est pas décrit comme dangereux et serait plutôt passif, planté comme un arbre, dans l’attente d’une offrande de la part des hommes. Cette réincarnation douloureuse est en fait une punition pour avoir été une mauvaise personne, violente et blasphématoire, de son vivant.
Voici donc pour notre pauvre arbre maudit.
Le fantôme étrangleur ne m'apparaît pas comme une évidence sur le banc des accusés. J’incrimine tout d'abord : PII TAI-THUNG-KLOM. Ce pauvre esprit tourmenté est celui d’une femme morte en couche. En réalité, ce n’est pas une seule, mais toutes les femmes mortes en couche qui ne parviennent pas à suivre la lumière, dévastées de ne jamais avoir connu leur enfant. Elles restent donc tristement sur le lieu de leur mort et sont aperçues au sommet d’un arbre, dans l'obscurité, berçant un landau vide et chantonnant une berceuse.
Notre fantôme étrangleur me semble beaucoup plus vindicatif qu’une mère éplorée. Je continue mes recherches, insatisfaite. C’est alors que je découvre l'existence de : PEE TANI. Cet esprit féminin incarne la séduction et la jalousie. Elle serait à l'affût d’hommes à charmer auprès desquels elle se montrerait délicieuse jusqu’à ce qu’ils la trompent ou l’ignore. Si Tani se sent délaissée, elle n'hésiterait pas, par jalousie, à tourmenter et tuer ses amants imaginaires ou leurs conquêtes. Je ne trouve aucune trace d'étranglement dans les récits, mais le comportement de cette femme qui tue aléatoirement au gré de ses revendications, pouvant se montrer charmante ou meurtrière, me semble coller parfaitement au personnage. Je demande son point de vu à Antonin qui me répond qu’il n’a aucune intention d'entretenir une relation extra-conjugale avec une personne décédée, aussi séduisante qu’elle soit. Nous sommes donc tout à fait en sécurité depuis le début. Le mystère de l’hôtel hanté est résolu, il ne nous reste plus qu'à suggérer au staff d'installer une perfusion de compliments alimentaire sur le tronc de l’arbre affamé et tout rentrera dans l’ordre dans cet hôtel où l’ordre avait en fait toujours régné.

Jour 11

C’est l’anniversaire du patron de l'hôtel. On demande à Antonin de mixer de la musique pour la soirée. De nouveaux sacs de boules multicolores sont vidés dans la piscine, le bar immergé est ouvert.
22 h, un feu d’artifice est tiré depuis la plage, nous l'observons tous depuis des poufs flottants dans la piscine. 22 h 30, le cri du poulet retenti, bamboozle ! 23 h, des mains ivres tentent de saisir le matelas gonflable sur lequel mon corps paisible dérive. Je me sens tirée vers la grotte enfumée par de grands nuages de THC. Dans un élan de survie, je bats des pieds et parviens à fuir vers le large pour finalement accoster au bar où je termine amarrée à un cocktail de rhum.

Jour 12

Je me réveille les cheveux mouillés. Ah, oui, le bain de minuit dans la piscine. Je ne me souviens pas de la moitié de la soirée et j’ai dormi comme une tombe…

Jour 13

J’ai le cafard

Jour 14

Je suis triste, nos comptes en banque ont été réapprovisionnés. J’attrape la note que l’on me tend, préparée à une crise cardiaque. Surprise, je découvre qu’elle est suspicieusement légère. Quelques nuits ont été offertes par le patron, mais beaucoup de rhums et de bières n’ont également jamais trouvé leur chemin jusque sur les lignes de l’addition finale. Je souris discrètement, nous recevons un clin d’œil malicieux en retour de notre barman préféré.
Depuis la fenêtre du taxi qui nous arrache à notre paradis, j'aperçois les 3 chiens qui se ruent dans notre direction. Je plaque mes mains sur la vitre et crie leurs prénoms. Le moteur démarre, leurs silhouettes rapetissent, celles de quelques membres du staff se joignent à eux, je les regarde devenir tout petit, jusqu'à ne plus les voir du tout. D'un revers de main, j'essuie une larme. Je reste un instant silencieuse, les yeux humides, perdus dans la jungle qui défile.
“Vous allez où maintenant ? “ Demande machinalement notre chauffeur.
Je renifle.
“Aucune idée” Répondons-nous en cœur, comme à notre habitude.

À vous, lecteurs et aventuriers :

Si vous visitez la Thaïlande, visitez Koh Lanta. Si vous voulez vivre une expérience humaine et géographique hors du commun, choisissez “Pirate paradise”. Et surtout, prenez soin d’inviter Pirate, chucky et Fluffly fluff dans votre chambre la nuit, juste au cas ou…

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Le paradis des backpackers